« L’esclave n’est pas une personne. C’est un meuble »

Les esclaves vivent heureux, ici

Au décès de sa génitrice, l’esclave Furcy exhume des documents susceptibles de briser ses fers et de le restituer à la dignité des hommes libres. Épaulé par un procureur acquis à la cause abolitionniste, il s’engage dans une âpre joute judiciaire pour l’imprescriptible reconnaissance de ses droits.

FURCY, NÉ LIBRE — D’UN HOMME CONTRE L’INIQUITÉ DU MONDE


I. Mohammed Aïssaoui, ou la résurrection d’un oublié

Il est des existences que l’Histoire, dans sa prodigalité sélective et ses oublis coupables, ensevelit sous les décombres du temps avec une négligence qui confine au crime. Celle de Furcy — cet homme de chair et de volonté, né sous le joug servile dans les îles parfumées et torrides de l’océan Indien, et qui consacra les décennies les plus ardentes de son existence terrestre à faire reconnaître l’illégalité scandaleuse de sa condition — était de celles-là, condamnée à l’oubli jusqu’à ce que la plume de Mohammed Aïssaoui la ressuscitât.

C’est de cet ouvrage salvateur qu’est tiré le présent film — œuvre qui accomplit à son tour, par les moyens propres à l’art cinématographique, ce même devoir de réhabilitation mémorielle. Car il est des films que l’on qualifie de nécessaires avec une légèreté rhétorique qui finit par vider le terme de toute substance ; celui-ci mérite l’épithète dans sa plénitude la plus rigoureuse et la plus exigeante.


II. Un pan méconnu de la mémoire coloniale française

La valeur pédagogique et documentaire de l’entreprise est indéniable, et il convient de la souligner sans fausse modestie. Car cette portion de l’histoire coloniale française — celle des îles de la Réunion et de l’île Maurice, celle de ces sociétés esclavagistes insulaires où la déshumanisation de l’autre atteignit des sommets de raffinement juridique et administratif proprement vertigineux — demeure particulièrement méconnue du grand public, éclipsée qu’elle est par les récits plus massifs et plus médiatisés de la traite atlantique.

Le film comble cette lacune avec une consciencieuse minutie historique, restituant avec une précision qui force le respect les mécanismes d’une époque où la loi elle-même — cette grande idole républicaine — se faisait complice et architecte de l’oppression. Une époque où l’être humain enchaîné était juridiquement assimilé à un meuble, à un objet mobilier dépourvu de toute personnalité civile — et où, par conséquent, l’idée qu’une vaisselier pût réclamer son émancipation devant un tribunal apparaissait aux esprits dominants comme une absurdité aussi grotesque que subversive.


III. Les plaidoiries esclavagistes, ou la monstruosité en perruque poudrée

Parmi les séquences les plus saisissantes que le film nous offre figurent ces plaidoiries d’avocats défendant la légitimité de la servitude avec tout l’apparat éloquent et la componction juridique dont la magistrature du XIXe siècle était si prodigieusement pourvue. Il y a quelque chose de proprement glaçant — et d’une ironie féroce que l’histoire seule sait produire — à entendre ces hommes de robe, ces praticiens du droit, mobiliser la sophistication de leur art au service de la chose la plus contraire à toute notion élémentaire de justice.

La monstruosité de la traite, l’horreur froide et cupide des propriétaires qui considèrent leur prochain comme un investissement mobilier susceptible de dépréciation, l’iniquité d’un appareil législatif conçu pour perpétuer l’inacceptable — tout cela est restitué avec une clarté implacable qui ne verse jamais dans la complaisance didactique.


IV. La violence regardée en face, sans s’en repaître

Le film accomplit à cet égard un équilibre délicat et méritoire : celui de ne point détourner pudiquement le regard devant la violence des coups, des humiliations et des avanies que subissait quotidiennement l’être réduit en servitude, sans pour autant tomber dans cette tentation morbide qui consiste à s’attarder sur la souffrance avec une complaisance esthétisante aussi moralement douteuse qu’artistiquement suspecte.

La brutalité est montrée parce qu’elle doit l’être — parce qu’occulter la réalité charnelle de l’oppression serait une forme supplémentaire d’injustice envers ceux qui la vécurent. Mais elle est montrée avec une sobriété qui témoigne d’un respect sincère pour la dignité des victimes, et d’une confiance dans l’intelligence du spectateur.


V. Les justes, ou la tradition française de l’égalité en droit

Car le métrage ne se complaît point dans la noirceur unilatérale — et c’est là une de ses vertus les plus précieuses. Elle fait également place à ces figures lumineuses qui, dans les ténèbres de l’époque, se dressèrent avec une rectitude morale admirable pour défendre la cause de Furcy : procureurs abolitionnistes, hommes de loi convaincus que la tradition française d’égalité en droit ne saurait souffrir pareille dérogation sans se renier elle-même dans ses fondements les plus intimes.

Ces justes qui se lèvent, ces consciences réfractaires à l’iniquité ambiante, rappellent avec une force tranquille que la résistance morale n’est point un privilège des époques éclairées — qu’elle existait déjà, solitaire et têtue, au cœur des âges les plus obscurs.


VI. Sentence d’un spectateur que la noblesse du propos n’a point laissé indifférent

Furcy, né libre est de ces films dont on sort avec le sentiment d’avoir accompli quelque chose — d’avoir honoré, par le simple acte de regarder et de comprendre, la mémoire d’un homme qui lutta toute sa vie pour que son existence fût reconnue comme telle. La noblesse du propos y est servie par une réalisation qui lui est digne, et par le souci constant de restituer à cette histoire singulière et universelle toute la complexité morale qu’elle mérite. Ce n’est point là une production parfaite — mais c’est une œuvre juste, ce qui est infiniment plus rare.​​​​​​​​​​​​​​​​

Trilaw
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