Blockbuster, gros titre, grands hommes, du sang et des larmes, du cinéma en lettres majuscules, parce que de l'originalité, il n'y en a pas. Il n'y a que du budget, des acteurs, des oscars. Faîtes tomber le voile, il m'a aussi plu.
Sans rentrer de nouveau dans le débat ennuyeux qui oppose la technique à la beauté, ce qui plaît aux masses à ce qui rentre dans l'art, on admettra Gladiator dans la légende du cinéma, le plus grand des honneurs pour un film qui n'est, il faut l'avouer, ni drôle ni enrichissant. Car il ne nous apprend rien. De ses références historiques douteuses, les spécialistes en auront fait le tour, on s'approprie l'univers antique et on cuisine Rome et ses empereurs pour construire un nouveau parc à gladiateurs où la peinture n'est pas encore sèche. Quelques anachronismes, des malentendus. Gladiator est beau.
Pourtant rien n'aurait pu le prédire. Un jeu d'acteurs pompeux à en faire pouffer les habitués, de la gravité accentuée comme on n'en trouve plus, du charisme dans les corps musclés et dans les voix rauques, on retrouve bien les statues romaines et les idéaux tant regrettés disparus dans la vase réaliste de l'art contemporain. Et de la mélancolie à souhait, la musique sourde des espaces lointains, des paysages trop écartés d'une réalité étouffante. On en vient perdu à ne plus savoir s'il faut rire ou pleurer, s'indigner ou gronder, l'indifférence reste la seule solution.
C'est donc coincé dans cette impasse abrutissante que chacun est condamné à accepter l'énormité des traits et se fondre dans la sérénité et le grandiose. C'est là que, sans plus espoir de voir les images retomber de leurs explosions de couleurs et les acteurs perdre leur sérieux, on succombe innocemment à l'univers florissant de Gladiator. Transporté dans un monde irréel où chaque scène est embaumée de loyauté et de courage, de prudence et de retenue, dans un cadre qui rappelle les décors méditerranéens et de la savane africaine, on finit par s'y plaire et se confondre dans ces valeurs tant inhabituelles qu'elles paraissent presque démodées, mais dont l'ordre et la douleur nous donnent envie d'abandonner notre futilité des enfants du siècle. On nous braque sans distinction la mélancolie des chants du Titanic, les pleurs de La Vie est Belle, l'effroi du touriste en haut du Colisée, la droiture des militaires retraités les soirs de réveillon et l'espoir dans les yeux des enfants avant Noël.
Avec ses airs de films d'action pour adolescents pré-pubères, Gladiator dégage une puissance rarement égalée, où le grandiose et la sagesse sont confondus sans ébranler la dignité du film. On peut rester indifférent, mais jamais on est déplu.