Grandir, serait-ce le vrai drame de l'existence ? Surtout pour un spectateur. En 1998, j'avais dix ans, je me mettais au premier rang dans les salles de cinéma et tout ce qui était gigantesque était magique. De son côté, Roland Emmerich se rêvait comme un héritier de George Lucas et Steven Spielberg. Le carton stratosphérique d'Independence Day en faisait le mètre étalon de la démesure. Et le voilà missionné pour transposer l'icône nippone Godzilla, lézard géant radioactif renvoyant l'homme à ses pires excès destructeurs. Le problème, c'est que le réalisateur n'a cure de ce kaiju dont il raille les précédentes incarnations avec un comédien dans un costume. Mais l'idée de livrer sa version de Jurassic Park l'emporte sur son désintérêt. En témoigneront les formidables teasers où Emmerich fait directement écho au film de dinosaures signé Spielberg et Jaws. Et finalement, la blague aurait dû s'en tenir là. Car le cinéaste allemand non seulement trahit le mythe japonais mais en plus il le fait mal.
Et pourtant, ça démarre plutôt bien. La première demi-heure fonctionne avant tout parce que la créature est suggérée soit par sa force de frappe, soit par les dégâts qu'elle laisse derrière elle. En parallèle, le script pose plusieurs personnages - le chercheur pataud, l'agent français mystérieux - et fait lentement monter la sauce. Puis l'arrivée du monstre à New York tient ses promesses. C'est d'ailleurs LA scène où les effets visuels fonctionnent le mieux. À partir de là, le film s'enfonce dans un long tunnel d'absurdités et...d'ennui. Devlin et Emmerich ne savent pas comment se dépatouiller de Godzilla, qu'ils ont délesté de sa dimension allégorique pour n'en garder qu'un T-Rex géant au design assez moche. Le duo de scénaristes ne sait tellement pas comment traiter l'icône qu'on se demande encore quel plaisir on est censé ressentir devant un animal se faisant chasser. Mais comme Emmerich s'en fiche, que ce n'est qu'un prétexte pour braconner sur les terres de Spielberg, il n'en fait rien du tout. Et échoue lamentablement dans les deux cas de figure. Il faut ajouter que l'empathie se déplace naturellement vers le bestiau puisque chez les humains c'est la cata...Niveau personnages crétins ou caricaturaux, c'est open bar : le chef d'armée, l'armée tout court, le maire et son adjoint inspirés des critiques ciné Roger "thumb up/down" Elbert et Gene Siskel, la petite amie,...). On se rattrape comme on peut avec Jean Reno qui tient le choc et Hank Azaria en comic relief. Bien que pour rire, les bêtises accumulées dans le script sont déjà là. Matthew Broderick ? Bah, rien à signaler. Par contre, Maria Pitillo livre une prestation pathétique dans le rôle de l'ex arriviste et insupportable. Passé la première partie, les VFX deviennent inégaux, l'intégration du numérique parmi les maquettes se voient comme le nez au milieu de la figure pendant les poursuite entre hélicos et GINO (Godzilla In Name Only, petit surnom "affectueux" des Japonais à l'endroit du monstre d'Emmerich). La deuxième heure est quasi-plagiat de Jurassic Park éhonté avec le nid et les petits Godzi (eux non plud pas très bien faits). Une seule chose à sauver, la BO de David Arnold une fois encore à la hauteur. C'est bien peu pour l'icône nippone, et même pour un film à grand spectacle, c'est au mieux un nanar surdimensionné sinon un gros pétard mouillé.
Il ne reste guère que mes souvenirs d'enfance pour considérer avec un tout petit semblant d'affection envers cet objet si généreux et pauvre à la fois. Par la suite, Emmerich s'enfermera dans son crédo de pyromane des 90's pour le meilleur (Le Jour d'Après, son classique) et le pire (Independence Day Resurgence, Moonfall). Les pas de ce côté seront rares et pas plus engageants, et passé le cap des années 2000, force est de constater que ça n'intéressera plus grand monde. Et Godzilla devra attendre l'année 2014 pour que les USA tentent une approche plus sérieuse et respectueuse. Comme quoi si c'est dur de grandir, le temps peut aussi guérir certaines blessures.