...ce film est, en lui même, une créature plutôt réussie.
.
Trop, sans doute, trop efficace, machine aux rouages trop bien huilés qui ne parvient pas à ( -ou bien s'abstient résolument de- ) capter la démarche un peu bancale, l'allure vaguement maladive du monstre.
.
Cette allure, on sait d'où elle vient dans les films nippons :
leur Godjira ressemble à un dinosaure zombie réveillé, dégénéré, boursouflé, anormal, presque maladif comme une tumeur. Godjira est une créature malade, un anachronisme qui n'a plus sa place à la surface de la planète, dérangé par l'homme - par nous- des profondeurs où elle reposait depuis la nuit des temps, depuis que la radioactivité naturelle de la planète a décliné.
.
A côté, le monstre ricain de 1998 est un banal lézard ( techniquement, un sphénodon ) mutant over-sizé jusqu'au gavage par l'absorption de la modernité humaine ultime du XXème siècle : l'énergie nucléaire.
En contraste avec celui des vieux films, il est ultra fonctionnel, vif, rapide, efficace sous l'eau et sur terre, hermaphrodite ( comme les dinos de JP, c'est bien pratique ) et prolifique, capable de tuer quelques minutes après l'éclosion, une sorte d'arme absolue.
Lui aussi ressemble à un dinosaure - mais autant le Godjira d'origine ressemblait aux dinos patauds des vieux livres, genre "la nature n'avait pas encore inventé l'agilité", autant celui-ci ressemble à un vélociraptor king-size - et ce n'est pas un hasard :
il a visiblement "profité" du travail de design 2D et 3D des raptors élaborés entre 1990 et 1993 pour Jurassic park ( et tant pis si le résultat n'a rien à voir avec le schéma morphologique d'un sphénodon, même bodybuildé aux suppléments radioactifs ). En animation ( puisque c'est de l'animation en images de synthèse ) quand on tient un modèle qui marche bien et qui a coûté cher, on le rentabilise.
.
Bref, oublions Godjira, l'espèce de grosse salamandre sumo camouflée en champignon noir, mélancolique bouffeuse de sushis, et apprécions Godzilla, ses écailles nettes et luisantes, ses muscles déliés, son regard vif, ses maxillaires développés par la mastication du chewing-gum aux anchois.
Il est fort.
Il est beau.
Il est beaucoup plus réaliste, animal et présent que Godjira, créature poétique et lunaire, difficile à classer.
Le Godzilla cuvée 98, on sent que n'importe quel apprenti-laborantin peut décrire son système digestif, ses aliments favoris et les mystères de sa sexualité en frottant un coton tige sur ses fientes. C'est du concret.
.
Le film est un peu tout comme ça, et il fonctionne super bien, aventure, effets spéciaux, humour, sentiments, effroi : tout marche, et s'est une vraie gourmandise.
Fast food, easy come easy go ?
pas sûr.
.
Il y a d'autres choses.
Je ne suis pas certain de les avoir débusquées toutes, mais déjà :
- Reprenant la vieille idée que la créature a été réveillée par des explosions nucléaires dans le Pacifique, le scénario nous explique, dès le début, que c'est NOUS, les frenchies, les bouffeurs d'escargots et de cuisses de grenouilles, qui sommes responsables.
Le pov'ptit'lézard tout trognon ( une madame sphénodon enceinte, en plus ! ) a été irradié à cause de nos essais nucléaires BLEU-BLANC-ROUGES des années60 près des îles polynésiennes.
Et ses rejetons sont passés en moins de 40 ans de 70cm à ... la taille d'un gratte ciel ( je ne critique pas la logique "scientifique", ce serait mesquin, on sait bien qu'on s'en tamponne quand on regarde ce genre de cinéma ).
Ce qui me chiffonne, c'est comment on nous refile le bébé, soudain.
.
Parce que, on le sait bien, la figure de Godjira est née d'une séquelle du traumatisme d'Hiroshima sur la psyché nippone.
Et Hiroshima, little boy, c'est qui qui l'a lancé ? c'est kiki ?
...ben, pas nous.
Le pilote de l'Enola Gay n'était pas né dans le 9-3, ni dans l'Aveyron, ni en Polynésie française - c'était un brave petit gars de l'Illinois. Et ceux qui ont donné l'ordre étaient au pentagone ( j'imagine ) plutôt qu'à l'Elysée.
.
Alors bon, déjà qu'on est dans ce qu'on appellerait aujourd'hui de l'appropriation culturelle, mais en plus par la nation ayant causé le trauma originel ( que je considère, perso, comme un crime contre l'humanité, même s'ils ne l'admettent pas ), voilà t'y pas qu'on nous fait porter le chapeau, à nous !
Pourquoi ?
A cause d'un mangeur de pommes.
Jacques Chirac.
Vous ne vous en souvenez peut-être pas - et n'étiez peut-être pas né - mais en 1995, le monde se met d'accord pour interdire les essais nucléaires au plus vite. Basta, ça suffit.
Tout ceux sur qui on peut raisonnablement compter sont ok, c'est génial.
- Et là, Chirac ( notre Chirac à nous, oui oui ) lève le doigt : 'tendez, 'tendez, nous on a pas fini, on est un poil à la bourre, il nous en manque 7 ou 8 pour enregistrer assez de mesures pour passer en mode simulation virtuelle ( = essais nucléaires virtuels dans des supercalculateurs, c'est moins salissant ).
.
Tout le monde proteste, on prétend même que c'est juste un caprice de l'armée française qui veut continuer à faire prout dans l'eau avec de vraies bombes, mais Chirac s'arcboute fièrement, souveraineté du coq français dressé sur ses ergots, et fait péter une bombe nucléaire.
Scandale mondial.
La France est huée partout, les produits français sont jetés au caniveau devant les chaînes de télé, les vins argentins, californiens, australiens remplacent les nôtres dans tous les magasins et restaus du monde, les french fries sont débaptisées et tout ce qui est français conspué - pire que les trucs russes actuellement - et les touristes et français vivant à l'étranger doivent en permanence s'excuser d'être français .
C'est chaud ( ça coûte cher d'être boycotté dans le monde entier ).
- Chirac fait faire tout de même 5 autres explosions nucléaires en Polynésie et, après la dernière, le 27 janvier 1996 à Fangataufa, on remonte vite notre braguette et on rejoint les pays signataires de l'interdiction. Ouf !
.
C'est un peu oublié aujourd'hui, tout ça, mais en 1996, Emmerich et son producteur Dean Devlin réécrivent presque entièrement le scénario, en surfant sur cette vague d'indignation mondiale : Le monstre japonais y devient la conséquence des essais nucléaires français, et la France, se sentant merdeuse, envoie un agent secret pour l'éliminer. Agent qui l'explique lui-même approx : "La France a fait des saletés dans le Pacifique, je suis là pour nettoyer" ( j'ai la flemme de retrouver le dialogue exact, si vous l'avez en tête n'hésitez pas à corriger ).
.
C'est abusé, comme on dit au XXIème siècle.
en plus, la seule autre référence nucléaire du film est Tchernobyl, comme si Français et Russes avaient étés les seul salopeurs et que les USA avaient le nez propre !
Un peu comme si, dans un blockbuster sur un Big-foot cannibale ( ou un démon coyote ) lâché sur San Francisco, le scénariste américain attribuait le génocide historique des amérindiens aux français... on rigole, hi hi hi.
.
Mais bon, revenons à nos moutons :
le film est plutôt bon
la fable est plaisamment troussée et l'agent spécial français au grand nez ( notre signe distinctif ) apporte un grain de sel rigolo, alors tant mieux ! ( si seulement nos agents secrets des services action n'avaient pas de missions plus crades que réparer les fautes environnementales de la France et sauver la population d'une ville étrangère... )
Et, bien que ça parte d'une lâcheté scénaristique, tant mieux si on en profite pour ramener au grand jour la saloperie qu'ont été les essais nucléaires français en Polynésie ( et au Maghreb ) dans des lieux pas si déserts que ça...
.
...même si on est loin d'avoir égalé en horreur Hiroshima et Nagasaki.