Le film de Becker est l'adaptation du roman éponyme de Pierre Very qui est un écrivain méconnu aujourd'hui alors qu'il est à l'origine des scénarios de plusieurs films dont ses propres romans comme "les disparus de Saint-Agil", "l'assassinat du Père Noël" mais aussi les excellents "Papa, Maman, la bonne et moi" ou "Martin Roumagnac". Et je dis ça avec une pointe de regret car je n'ai lu aucun des romans de Pierre Véry … La honte, quoi …
On se contentera donc, ici, de parler du film que Becker a tourné en 1942, en Charente, en pleine Occupation, sur un scénario et des dialogues de Pierre Véry. Contrairement aux apparences, il semblerait que ce film n'ait pas été produit sous les auspices de la Continental mais par une autre société de production "Minerva". Je n'ai toutefois pas réussi à trouver le lien entre les deux, doutant que Becker ait pu être complètement libre de faire ce qu'il voulait.
Après ces généralités, rentrons dans le film qui nous parle du monde rural bien plus que du monde paysan. Je veux dire par là qu'on n'y voit guère les gens travailler la terre. Or, le travail de la terre constitue normalement l'essentiel du travail du paysan. Ici on voit plutôt des propriétaires terriens qui gèrent leurs domaines, qui s'occupent d'une auberge (Goupi-Mes-Sous) et d'une épicerie (Cancan, l'épouse de Goupi-Mes-Sous), qui reçoivent de l'argent en remboursement d'on ne sait pas exactement quoi. En bref, on a plutôt affaire ici à la couche sociale supérieure du monde rural : celle qui détient et dispose de l'argent. En somme, ceux qui ont succédé à l'ancienne aristocratie rurale ou féodale.
D'ailleurs, l'argent est le sujet permanent, sous-jacent du film. Il y a ce magot dont l'ancêtre de 106 ans, Goupi-l'Empereur, est le seul à connaître la cachette au grand dépit du reste de la famille qui pourtant ne cesse de chercher. Celle qui gère l'argent au quotidien, c'est Goupi-Tisane, une vieille mégère (Germaine Kerjean). Elle tient la famille sous une discipline de fer et brime le pauvre vieux Goupi-l'Empereur, qui pourtant essaie discrètement de tirer quelque petit avantage, en douce : "Je prendrais bien un biscuit avec un verre de vin rouge"
Et d'une façon plus générale, on sent que chacun l'aime, cet argent, que chacun aime tripoter ces billets craquants sous la main et même sentir cette odeur que tout le monde veut ignorer (par probable envie ou jalousie). Je ne sais pas si on peut parler d'avarice, je ne le pense pas. Par contre, je suis certain qu'on aime que cet argent prospère, fasse des petits, parte et revienne plus nombreux. Et chacun apporte sa contribution à ce qu'on pourrait appeler aussi un cœur indéfini mais maffieux. Et le jour où une liasse de billets disparait, ce ne peut qu'être un proche qui a fait le coup et c'est le branle-bas de combat contre cette infâme trahison.
Tous se regardent en chiens de faïence, s'observent et même se haïssent. Des taiseux solidaires. Mais tous forment un bloc face aux autres. Les autres, ce sont les autorités, de l'instituteur (Louis Seigner) aux gendarmes (Marcel Pérès), probablement aussi, les vrais paysans, ceux qui se tuent à la tâche et qu'on ne voit jamais. Et ce bloc vit en autarcie quasi complète car c'est aussi une famille sur quatre générations dont on peut supposer qu'ils se marient entre cousins.
D'ailleurs Goupi-Mes Sous fait venir de Paris son fils (qu'on suppose parti avec sa première femme) qu'on appelle Monsieur à cause de sa grosse situation à Paris, qui peut ramener des tas de sous à la famille si, seulement, on arrivait à le marier à Muguet (Blanchette Brunoy), sa cousine germaine. Sur le coup, j'avais été étonné qu'un gandin, un titi parisien accepte si facilement de subir cette famille limite anxiogène dans cette crasse charentaise. Mais on découvrira qu'en fait, la brillante et grosse situation n'est que celle d'un vulgaire vendeur de cravates, employé d'un grand magasin … Oui, mais attiré par le fumet irrésistible de l'argent …On le soupçonnera même de l'avoir piquée, la fameuse liasse de biftons qui a subitement disparu. En bref, Monsieur, c'est un vrai Goupi, quoi … La fine moustache (élégante et parisienne) va peu à peu s'épaissir entre le début et la fin du film …
Ah, mais je n'ai toujours pas parlé de Goupi-Mains Rouges qui est le sage de cette famille, un cousin bien sûr, l'oncle de Monsieur et de Muguet. Un sage clairvoyant qui ne perd pas de vue l'intérêt majeur de cette famille, un sage exilé dans sa maison dans les bois où il se livre à des choses pas nettes avec Tonkin (Robert Le Vigan), mais un sage qui surveille étroitement le clan. On pourrait dire par bienveillance à cet argent, fruit du travail des autres. C'est un formidable Fernand Ledoux qui tient le rôle.
Belle galerie de personnages pittoresques que nous livre Jacques Becker dans ce film aussi authentique que réaliste…