Un film de genre en France, c'est le genre d'évènement qui ne se produit qu'une ou deux fois par an, voire certaines années pas du tout. Essayez de me citer cinq films d'horreur français sortis ces dix dernières années ? Pas évident.
Essayez maintenant de me citer cinq films français réalisés par des femmes sortis ces dix dernières années ? Pas simple non plus.
Eh bien Grave est un film d'épouvante franco-belge écrit et réalisé par Julia Ducournau, et rien que ça, c'est miraculeux.
Mais là où c'est encore plus intéressant, c'est qu'il est parfaitement réussi.
Grave nous narre l'histoire de Justine, brillante élève issue d'une famille où tout le monde est végétarien et où tout le monde est véto. Arrivée dans l'école de vétérinaire un an après sa soeur, elle va subir le bizutage des anciens et surtout se découvrir une passion "dévorante" pour la viande, quelle qu'elle soit.
Avec un tel postulat, on pourrait s'attendre à une avalanche de jus de fraise, mais il n'en est rien. Gore, oui, le film l'est à certains moments, mais jamais trop, jamais injustifié. Nous ne sommes pas ici devant un vulgaire torture porn dégueulasse.
Le film se veut bien plus intelligent que ça, s'employant à toujours surprendre et demeurer imprévisible. Il distille le malaise par un important travail d'ambiance, notamment nourri par cette obsession pour les plans très larges (vive le cinémascope) où seul un petit élément est en mouvement. Ces plans qui permettent de visualiser l'impression d'égarement succèdent à des plans bien plus rapprochés et claustrophobe, notamment les scènes sous la couette de Justine.
Il faut noter aussi un travail sur les couleurs, quelques scènes m'ayant fait penser à Suspiria, tandis que le côté brut et imprévisible du scénario m'a rappelé The Neon Demon.
Le film fait constamment monter le stress et la tension par trois arcs différents. Le bizutage, extrême et sans répit, l'étrange attrait de Justine pour le steak tartare et tout le développement de la sexualité de la jeune fille vierge et encore pure et innocente.
Mais tous ces éléments tomberaient à l'eau sans l'excellente performance de la jeune Garance, qui est absolument bluffante. Toujours crédible, à la fois innocente et glaçante, l'actrice de 19 ans maitrise parfaitement son personnage, loin des effets de style guindés de certains acteurs français qui ne sont plus que des parodies d'eux-mêmes.
Grave est un film fort, surprenant, délicieusement malaisant, effroyablement excitant, parfaitement maitrisé.
Ce qui me fait plaisir, c'est qu'il est en train de rafler plein de prix partout où il passe, et ça fait du bien.
Ce film est incroyablement bénéfique pour le cinéma français. Ca m'attriste de voir qu'il a été si mal distribué, mais merde, ce film est dingue ! Ce film est un miracle et fait tellement de bien pour toutes les productions filmiques de l'hexagone !
Sérieusement, vous n'en avez pas assez de voir toujours les mêmes comédies racistes interchangeables de Christian Clavier, qui semble prendre dix kilo à chaque nouveau torchon ? Les teen movies bas du lobe frontal avec Kev Adams ?
Grave est le moyen de changer la donne. Soutenez ce film, faites comprendre aux producteurs français que des films de genre en France ont un public, un avenir.
Si l'on se bouge un peu, dans quelques années on pourra dire que la révolution est en marche. Et qu'elle aura débuté avec Grave.