Les Anglais ont une expression assez amusante : « If it looks like a duck, walks like a duck, swims like a duck, and quacks like a duck, then it must be a duck ». Adapté au sujet de cet article, cela donnerait la phrase suivante : si c’est piteusement promu par son studio comme le serait un mauvais film, c’est que ça doit être un mauvais film. Okay, ça coule moins de source, comme ça, mais n’en exprime pas moins une réalité déprimante : la plupart des mauvais films peuvent être identifiés comme tels avant même d’être vus ou descendus par la presse. C’est une affaire de chose dans l’air. L’auteur de ces lignes se permet de l'avancer car il en a une petite expérience, donnant de temps à autres sa chance à un machin confidentiel tombé de nulle part, avec des acteurs inconnus, sous le seul prétexte que le sujet l’intéresse : dans 99% des cas, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi personne n’en parle. Comme si c'était une fatalité. Comme si une accréditation était nécessaire pour réaliser des BONS films (une à ajouter aux diplômes et contacts dans le milieu). Attention : avec la trop rare Jodie Foster au sommet de son casting autrement composé d’une ribambelle de demi-stars (Dave Bautista, Zachary Quinto, Sofia Boutella, et Sterling K. Brown) et sa distribution dans des multiplexes parisiens, Hotel Artemis n’est PAS un de ces innombrables petits films confidentiels. Ce n’est pas sa confidentialité qui a trahi sa nullité : c’est, comme suggéré plus haut, sa mauvaise promo, qui ment rarement. C'est son studio ne sachant quoi en faire suite à des projections-tests désastreuses, et le sortant en catimini en plein milieu de l’été alors qu’il aurait au moins pu faire un peu de tintamarre avec son casting. « Rarement » ne veut pas dire jamais : il y a deux mois, le sympathique Gringo s’est avéré être une micro-surprise tant les échos l’entourant étaient catastrophiques. Un film peut être incompris, ou du moins mal interprété. Peut faire partie du pourcent. C'est juste qu'Hotel Artemis n’en est pas un. Parce qu'il est un très, TRÈS mauvais film. Ou plus précisément : un ambitieux huis-clos de SF pas du tout, DU TOUT à la hauteur de ses ambitions.
Qu’est-ce qu’Hotel Artemis ? Ou bien encore que veut-il être ? Son premier problème, premier d’une longue liste, concerne sa trop vague identité. Est-il une comédie noire mâtinée d’action, aspirante-« tarantinade » ? Est-il un thriller mâtiné d’une pointe d’humour… et d’une pointe de SF ? Un « whodunnit » classique au cadre décalé ? Un drame sur le deuil déguisé en film de genre ? Ou bien peut-être une production du répertoire « grindhouse », film d’exploitation des années 70 remis au goût du jour il y a dix ans par Boulevard de la mort et Planète Terreur, de Quentin Tarantino (encore lui…) et Robert Rodriguez ? Un coup l'on croit au premier… un autre, au deuxième… un autre… puis un autre… sans jamais poser le doigt dessus, pour la simple raison qu’il a réussi à n'être rien à force de vouloir être tout cela à la fois.
Une comédie noire mâtinée d’action ? Pas vraiment, non. D’abord parce que l’action, que l’on est en droit d’attendre avec un pareil pitch, n’arrive jamais vraiment, à une poignée de scène près (Everest bastonnant des flics, Everest fonçant dans une meute d’hommes de main…), petites montagnes accouchant de ridicules souris à une exception, qui ne sauve hélas pas les meubles (Nice massacrant une armée de molosses en robe de soirée dans une scène à mi-chemin entre Oldboy et Daredevil, et qui produit son petit effet… quoiqu’on se demande bien pourquoi lesdits molosses n’ont soudain plus de flingues sur eux). Ensuite parce qu’Hotel Artemis sort assez vite les violons : bah oui, faire un film ambitieux, c’est faire un film qui émotionne son monde, voyons. Il essaie d’être cool, hein, notamment avec ses choix musicaux, vieux tubes tels ceux qu’écoute l’héroïne dans son casque rétro, et qui confirment l’influence de Tarantino, qui sautait déjà aux yeux dans son pitch, avec ses tueurs décalés et colorés. Ça, c’est clair, le scénario de Drew Pearce, dont Hotel Artemis est la première réalisation, mais à qui l'on doit quelques scénarios hollywoodiens comme celui de Mission: Impossible - Rogue Nation, a l’air d’avoir attendu vingt ans dans un tiroir avant d’être remarqué. Né dans la décennie « cool », celle de Pulp Fiction. Ajoutez à ça un mystérieux parrain au nom qui claque (« Wolfking », tan-tan-taaaan), un compte à rebours en français parce que ça fait mieux, un assassinat à coup d’imprimante 3D, deux-trois autres délires du même acabit… ça, ça essaie d’être cool. Puis patatras, en plus d’échouer à l'être : gros instant kodak à rallonge dans son dernier acte, avec le focus de la narration sur le personnage de l’infirmière vieillissante interprétée par Jodie Foster. Dernier acte où l’on ne s’éclate plus du tout, du tout, autant le dire, vite saoulé par les flashbacks poétiques et les leçons de vie aussi grandiloquentes que prémâchées.
Un « whodunnit », comme le laisse croire son pitch ? C’est vrai, ça, un huis-clos plein de gens peu recommandables, avec en son centre un assassinat, ça pouvait prêter à penser que. Sauf que non, puisqu'on sait assez tôt l’identité de l’assassin, et que le film ne bâtit de toute façon rien dessus.
Un film de gangsters futuriste mâtiné d’une pointe d’humour ? C’est déjà plus proche de l’effet général, mais si l’humour, timide, fait plouf 95% du temps, cela compte-t-il vraiment ? Au rayon qui marche, on ne se rappelle guère plus que la détermination amusante d’Everest à faire comprendre au monde qu’il est un aide-soignant titularisé et deux, trois autres trucs anecdotiques. Au rayon pas bien, on peine à chasser de sa mémoire le combo cataclysmique que forment le personnage d’Acapulco, caricature de gros con grande gueule, et son interprète, l’inepte Charlie Day : que voulait donc faire Drew Pearce, avec lui ? Il n’est ni bon à détester, ni drôle une seule seconde, ni d’une quelconque utilité dramatique ; c’est juste un boulet dans une histoire dont le scénariste tenait, pour d’obscures raisons, à écrire un boulet, caricatural au point de blablater trois heures avant de tirer, et joué par un acteur qui s’est déjà ridiculisé une fois, cette année, dans un autre mauvais film de SF (Pacific Rim 2). Par ailleurs, les éléments d’anticipation du film, limités à deux-trois avancées de la science, ne constituent à aucun moment une plus-value : l’histoire aurait très bien pu se dérouler de nos jours sans que ça ne change rien.
Un drame, alors, un drame sur le deuil, avec le personnage de l’infirmière, dont l'incapacité maladive à quitter l'immeuble tient en fait à ce qu'elle ne s'est jamais remise de la mort de son jeune fils ? Comme c’est sur cette note que se conclue le film, là encore, on est un poil moins à côté de la plaque... mais on le reste. Parce que quand les violons susmentionnés se font entendre, et que Drew Pearce semble tout à coup désireux de toucher son public avec cette histoire de retour à la vie, il est déjà trop tard. Le mal a déjà été fait. Ou plutôt, rien n’a été fait pour accueillir cette intrigue favorablement, et il essaie de faire pleurer sur des sables mouvants. Hotel Artemis souffre d’une confusion de ton quasi-fatale. Comme souvent avec les films qui essaient d’être à la fois cools et émotionnants, on n’obtient au final ni vraiment l’un, ni vraiment l’autre… en tout cas, certainement pas de l’émotion. Du coup, la scène pénultième où l'infirmière et Waikiki quittent l’hôtel par la grande porte sur une musique bien emphatique, avec l’émeute en arrière-plan pour rajouter quelques grosses caisses, est d’un sérieux ridicule. Parce que rien à cirer. Oui, Jodie Foster fait le boulot, et l’on sent grâce à elle un semblant de souffle vital circuler à quelques coins de scène, mais pas suffisant pour animer un corps ; et puis désolé, les gars, mais on était venu là pour se marrer. Pourtant, ce n’est pas avant le générique de fin que Pearce boucle vraiment la boucle, histoire de bien paumer son monde : alors que le spectateur émerge tout juste de l'instant Kodak, son film lui suggère, avec une musique groovy et une police d'écriture rappelant l'univers de Tarantino, que finalement, il EST un film cool ! Rebelote : ou pas. On vous l’a dit, trop tard, les gars. Remarque éclairante : Drew Pearce a aussi écrit Iron man 3, désastreux exemple de film dont les pulsions humoristiques et les velléités dramatiques s'annulent mutuellement. Et celui-là, il l'a bien, bien écrit, alors qu'il n'a fait que co-écrire l'histoire du génial Rogue Nation.
En bref, tout cela est un beau gâchis. L’hôtel en lui-même a de la gueule, indéniablement. Les détails ne manquent pas, et l’on sent bien qu’il a fait l’objet d’une attention particulière de la part d’artisans compétents, du directeur artistique Ramsey Avery (à qui l’ont doit le bunker de 10 Cloverfield Lane, un autre huis-clos !) à Chung Chung-hoon, chef opérateur de… Oldboy et tous les films subséquents de Park Chon-wook (tout se recoupe). On a presque en tête l’expression de « level design » utilisée pour les jeux vidéo : oui, on peut parler de potentiel, du moins jusqu’aux dix dernières minutes, où la horde d’hommes de main de Wolfking réussit à pénétrer dans l’établissement n'importe comment (une brèche dans un mur et basta), et où le fils de Wolfking apparaît par magie dans le hall de l’immeuble sans qu'on ait la moindre idée de comment. Les acteurs sont une autre promesse. Nous parlions de demi-stars. « Star en devenir » convient mieux à Sterling K. Brown, révélé en 2016 grâce à sa superbe interprétation de Christopher Darden dans la saison d’American Crime Story consacrée à l’affaire O.J. Simpson (fun fact : on retrouve ici Kenneth Choi, l’interprète du juge Ito dans la série), et dont Hotel Artemis confirme le potentiel de héros charismatique de film de genre. Il n’est bien sûr pas désagréable de retrouver Jodie Foster, vieillie pour les besoins du film et assez intrigante dans ce rôle inhabituel ; certes, elle n’inspire pas autant l’autorité que le Ian McShane de John Wick (on y revient plus bas), mais ne fait certainement pas un mauvais travail à sauver ce qu’elle peut du scénario, donnant chair à son personnage de petit bout de femme fanée, même si ce n’est pour pas grand-chose au final. En arrière-plan, assurent surtout Dave Bautista, qui exploite intelligemment le filon ouvert par les Gardiens de la Galaxie avec ce personnage d’Everest qui lui va comme un gant, et la toujours aussi adorable et toujours aussi flexible Sofia Boutella, très plaisante à voir en gentille méchante bénéficiant de la seule scène d’action pas trop mal foutue que l’on a évoquée plus haut. Enfin, Jeff Goldblum, ladies and gentlemen, dans le rôle de Wolfking, qui dispose d’un temps d’antenne rachitique mais donne à l’acteur l’occasion de jouer quelque chose d’UN PEU différent de son personnage habituel, ce qui est toujours bon à prendre. La confrontation entre lui et Jodie Foster, sans faire des étincelles, crée un semblant d’élan – là encore rien de plus qu’une promesse de. Le problème est que du coup, on a presque envie de dire que les ratés du casting conviennent mieux au film que ses réussites, à commencer par l’ignominieux Charlie Day, et un Zachary Quinto grotesque en rejeton de parrain hystérique (c’est bien connu, pour intimider, un méchant a besoin de gueuler TOUT LE TEMPS, même si c’est pour commander une omelette !). Au moins, avec eux, pas de promesse. Pas de gaspillage.
Parce qu’Hotel Artemis est mal écrit. Non, vraiment, c’est la seule explication. Pas que Drew Pearce ait l’air d’un grand réalisateur, loin s’en faut car son film ne bénéficie d’AUCUNE scène esthétiquement ou techniquement mémorable, mais le film aurait fait une sympathique série B, avec un scénario maîtrisé. On parle de promesses et de potentiel, mais l’on sent très tôt dans le film qu’il va y avoir un problème, avec ses dialogues médiocres et ses personnages introduits assez maladroitement (cf. la scène du braquage de banque, très bof). La relation entre les deux frères renois, on s’en contrefout jusqu’au bout. Plus on avance, moins les personnages sont développés, démarrant avec les frères précités, dont l’affection mutuelle laisse froid, pour finir avec un Wolfking qui passe à la trappe au bout de trente secondes alors qu’on faisait toute une montagne de son personnage depuis une heure. Pearce n’a aucune idée de ce qu’il raconte. Il introduit le personnage de la fliquette, interprétée par une Jenny Slate pas vraiment à sa place, se sert d’elle comme d’un vulgaire artifice pour faire avancer l’arc narratif de l’infirmière, et une fois sa mission accomplie, la débarque de l’hôtel manu militari. Et au final, on n’a ni un film au protagoniste clairement défini, ni un choral à la Pulp Fiction. Rien ne fait totalement sens… et certainement pas l’arrière-plan, piteusement superflu, Pearce ne faisant absolument rien du Los Angeles en mode Warriors qui sert de cadre à son film, mais ne l’aide en rien à constituer un semblant de propos, ni n’apporte quoi que ce soit à l’action, puisque cette histoire d’émeutes urbaines et de privatisation de l’eau, gros cliché de dystopies au passage, n’a strictement AUCUN PUTAIN DE RAPPORT avec ce qui se déroule dans l’hôtel. Tout ça pour quoi, en fait ? Deux-trois panoramas urbains dévastés via After effects pour faire genre...
Un peu désespéré, le spectateur peut tenter de se barricader à l’intérieur de l’hôtel, et d'y voir au moins LA bonne idée sauvant le film. Mais l'échec est toujours là, à l'affût, au bout du chemin, car en deux mots : John Wick (on y revient comme prévu). Il y a quatre-cinq ans, on aurait pu dire : « hey, un hôtel-hôpital pour criminels, mortel, le concept ! » ; hélas, ce réservoir d’enthousiasme est entièrement dédié à la franchise de super-Keanu. Oui-oui, dans les John Wick, ce n’est qu’un hôtel, alors que l’hôtel Artemis, lui, il fait aussi hôpital, c'est ça c'est ça, génial, non. Ne cherchez pas : le dépit, vaguement amer et plutôt chafouin, voilà tout ce qu’inspire l’expérience Hotel Artemis (les Amerloques parlent sans doute d’« anticlimax »). On ne peut même pas parler de coïtus interruptus, puisque pour cela, il aurait fallu qu’on soit excité à un moment.
Non, donc. Hotel Artemis est un foirage de luxe (ou semi-luxe) qui se rêvait en futur film culte et finit en machin dont plus personne ne parlera dans cinq, quatre, trois, deux, un, zéro. Un foirage qui se rêvait en monstre de coolitude, mais n'a rien fait pour le mériter. Une fausse bonne idée qui confine par instants à la parodie involontaire d’un genre de nos jours saturé (le « comic-book noir »). Un divertissement qui serait moins mal passé en pilote de série, vidé de sa matière grasse. Deux heures au final assez pénibles en ce qu’elles se croient clairement bieeeen plus comiques et malines qu’elles ne le sont vraiment. Drew Pearce n’a doté son film d’aucun élément qui aurait été susceptible de compenser la platitude extrême de son récit : ni ultra-violence potentiellement réjouissante, ni stylisation radicale qui aurait un minimum intégré la rétine, ni répliques mémorables alors que c'était presque contractuel. C’est un exercice de style sans style bâti sur du vent, dont les quelques qualités finissent englouties dans le gloubi-boulga de petit mariole que nous avons décrit. Grace Randolph, sur sa chaîne YouTube Beyond The Trailer, l’a qualifié de film digne de passer sur Netflix, ce qui en dit long sur l’état de la plateforme, mais dit pile ce qu'il faut. En d’autres termes : voilà un hôtel qui a sacrément besoin de rénovations, s’il veut avoir la moindre chance d’accueillir de nouveaux clients. Ah, et puis, si Jodie Foster doit de nouveau disparaître cinq ans avant de nous revenir, on espère qu’elle choisira mieux le film de son prochain come-back...