Pour beaucoup, aujourd’hui, I comme Icare ne signifie plus grand-chose. C’est un titre d’un autre temps, celui d’un cinéma français méticuleux, politique, obsédé par la vérité d’État — un cinéma qui croyait encore au pouvoir du plan fixe et de la parole rationnelle. Et pourtant, ce film d’Henri Verneuil, sorti à la fin des années 1970, dit beaucoup sur le malaise démocratique de son époque et sur la défiance qui grandissait entre citoyens et institutions.
Sous sa forme de thriller politique inspiré de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, I comme Icare creuse la question essentielle de l’obéissance — de la façon dont un individu peut devenir l’exécutant d’une autorité qu’il juge légitime, fût-elle meurtrière. C’est l’expérience de Milgram qui structure la réflexion du film, et qu’Henri Verneuil intègre dans son récit avec une rigueur presque clinique : lumière blanche, décors épurés, mise en scène austère.
La conspiration, ici, n’est qu’un prétexte. Le véritable sujet, c’est la soumission de l’homme moderne à la machine institutionnelle, et l’effacement progressif de toute conscience morale. Quand Yves Montand, en procureur méthodique, remonte la piste d’un assassinat politique, il découvre moins un coup d’État qu’un système : une pyramide d’obéissances où chaque rouage ne fait qu’« exécuter les ordres ».
Ce schéma rappelle d’autres œuvres politiques de la même période, comme Cadavres exquis (Francesco Rosi, 1976), où la corruption institutionnelle se mêle à la raison d’État, ou encore 100 jours à Palerme (Giuseppe Ferrara, 1984), qui documente la lutte solitaire du préfet Dalla Chiesa contre la mafia et l’État qui feint de le soutenir. Ces films, dans des registres différents, partagent la même angoisse : celle d’une démocratie malade, gangrenée par la logique du secret et le cynisme du pouvoir.
Là où Rosi expose les compromissions d’un système, et Ferrara filme la désillusion héroïque, Verneuil choisit la voie du laboratoire : il enferme la vérité dans un espace clos, rationnel, presque scientifique. L’un parle de la chair mutilée du politique, l’autre de sa structure mentale. Dans I comme Icare, tout est symétrique, ordonné, glacé ; le pouvoir s’y déploie comme une procédure administrative.
À la fin, quand la fameuse cassette audio révèle le nom de l’« organisation Minos » et l’existence d’une opération baptisée Icare, on comprend que le film ne parle pas seulement d’un complot : il parle d’un ordre mondial, d’une ère où la décision politique s’éloigne des peuples pour devenir affaire de bureaucrates et de militaires. Verneuil filme ainsi la fin d’une innocence, celle d’un XXᵉ siècle qui croyait encore à la vertu des institutions.
Regarder I comme Icare aujourd’hui, c’est constater que son diagnostic reste d’une effrayante actualité. Entre Cadavres exquis, 100 jours à Palerme et ce film-là, s’écrit la même trajectoire : celle de l’homme confronté à une autorité sans visage. Et la conclusion, glaciale, demeure la même : ce n’est pas la folie individuelle qui menace la démocratie, mais l’obéissance collective.