Mais d’où vient-il que nous avons été incapables de voir et d’écouter ces images toutes simples, et que nous avons, comme tout le monde, dit autre chose à propos d’elles, autre chose que ce qu’elles disaient, pourtant. Sans doute est-ce que nous ne savons ni voir ni entendre, ou alors que le son est trop fort et couvre la réalité
Cette poésie de Miéville concluant le film fait référence à un problème très particulier que Godard et son ami Elias Sanbar ont rencontré lors du travail de traduction du film quelques années après avoir filmé les images d’un premier projet se voulant beaucoup plus idéologique et centré sur la lutte palestinienne et ses méthodes. En fait, des discussions entre fedayin n’avaient pas été traduites et leur sens était complètement en décalage avec celui que devait prendre l’œuvre d’origine
Il y a notamment cette scène très forte de combattants assis par terre discutant entre eux et se plaignant des méthodes utilisées pour traverser un fleuve, jugées inutilement dangereuses, ils mourront quelques mois plus tard dans ce qu’on appellera le Septembre noir
Évidemment, il n’y avait que Godard et Miéville pour se saisir de cet oubli comme opportunité de réflexion sur les images et ce qu’on est capable d’en comprendre. La lutte palestinienne devient donc progressivement un prétexte à une série de réflexions plus larges sur la méfiance qu’il est bon d’avoir face à ce qu’on nous montre
Dans toute cette déconstruction du film en lui-même, on montre les Palestiniens, tous les Palestiniens, les femmes, les hommes, les enfants, les combattants, leurs discours ou encore leurs discussions aussi anodines soient-elles. On montre ceux tombés au combat, ceux qui s’arment, ceux qui travaillent la terre, ceux qui lisent ou encore celle qui joue un rôle de femme enceinte donné par le réalisateur lui-même
Ce qui donne lieu à cette séquence assez incroyable de force dans laquelle une petite fille, seule au milieu des débris, se met à réciter de vive voix s’accompagnant de gestes quasi théâtraux ce qui semble être un poème, disant qu’elle résistera. Un truc intéressant que je note c’est qu’elle est filmée de loin, son visage est flou, je n’ai alors pas pu m’empêcher de faire le lien avec Lettre à Jane dans lequel à propos d’une photo de Jane Fonda au Vietnam, on entendait Godard dire d’un Vietnamien présent au fond dont le visage était flou qu’il pouvait se le permettre, « car il est net depuis longtemps dans sa réalité quotidienne ». C’est similaire ici, le visage de cette Palestinienne est flou, mais elle peut se le permettre car elle existe déjà nettement dans sa réalité concrète, celle d’une lutte, contrairement à Fonda dont le visage se devait d’être net
Bref c’est encore un film foisonnant d’idées dont j’ai certainement oublié pas mal d’aspects et qui m’a été passionnant à suivre