A mes yeux, Il Bidone est un film voisin des Vitelloni. Dans les deux cas, nous suivons les actions et les déambulations d’une bande de personnages à la fois amusants, détestables et touchants, actions dont Fellini ne nous cache pas les conséquences néfastes et dramatiques.

Ce qui marque, dans cette première partie de la carrière de Fellini, c’est la présence de personnages qui, volontairement, se placent en marge de la société et de sa morale. Nous avons la jeune femme qui part en tournée avec un forain ambulant (dans La Strada) ou la jeune mariée qui n’hésite pas une seconde à abandonner son mari pour courir après le rêve d’un acteur de cinéma (Le Cheikh blanc). Et dans Il Bidone, comme dans I Vitelloni, c’est un groupe qui ravage le bon ordre social d’une Italie en ruines.

Nous avons donc Rocca, Picasso et Tucci qui se déguisent en prêtre pour soutirer de l’argent à de crédules paysans. Et tout de suite, Fellini met en évidence l’ambiguïté de ces personnages, qui peuvent nous paraître de sympathiques petits escrocs, façon Pieds Nickelés, comme le cinéma en est rempli (surtout en Italie), mais il suffit d’un plan sur les victimes pour contrebalancer cette possible sympathie.

Il faut dire que le fond de commerce de ces escrocs, c’est de miser sur l’espoir que l’on apporte à des gens qui n’en ont plus beaucoup. L’autre fait significatif de cette première partie de la carrière de Fellini, c’est la description d’une Italie dévastée, de gens vivant dans une extrême pauvreté, aussi bien en campagne qu’en ville. Ancien assistant réalisateur de Rossellini, Fellini implante ses films dans la même Italie que le néo-réalisme, et c’est cette misère sociale qui sert de fond à l’action des personnages. Rocca et ses hommes (Rocca et ses confrères, pour reprendre le titre de l’excellente critique du Sergent ) se plaisent à miser sur cette misère, à exploiter l’envie de s’en sortir. Il promettent un trésor à de pauvres paysans, un logement social flambant neuf aux habitants des bidonvilles, etc.

Et c’est en cela que les personnages potentiellement sympathiques nous paraissent être également détestables. La force de la mise en scène de Fellini, c’est que les différents sentiments coexistent en même temps au sujet de protagonistes à la fois salopards et touchants.

Certes, nous sommes tenus conscients en permanence des ignominie causées par ces petits escrocs et de leurs conséquences. Il suffit de voir la honte se dessiner sur le visage de la femme de Picasso au sortir d’une soirée, oui l’humiliation de la fille de Rocca alors qu’elle se trouvait au cinéma avec son père, pour voir que les conséquences des actions de la petite bande ne touchent pas uniquement les victimes.

Et, en même temps, il suffit de voir Rocca, seul dans les rues, d’assister à son terrible final, de voir son regard lorsqu’il reconnaît sa fille, pour sentir toute l’humanité de ces personnages. Des personnages qui, eux mêmes, peuvent être vus comme des victimes : Rocca se rend vite compte qu’il est comme enfermé dans ce système d’escroqueries car dépendant d’une hiérarchie du crime dans laquelle il tient l’un des plus petits échelons. D’ailleurs, si on se faisait une quelconque illusion sur les qualités d’escrocs de Rocca, on doit vite déchanter : après avoir extorqué de l’argent à de pauvres paysans, il se fait avoir bêtement en tentant d’arnaquer un arnaqueur plus doué que lui. PIcasso, quant à lui, se fait humilier sous les yeux de sa femme, lors d’une soirée organisée par des criminels. En bref, nos personnages se prennent pour des cadors alors qu’ils ne sont que de simples exécutants d’une arnaque répétée, rodée et sans grand risque.

C’est peut-être cette prise de conscience qui va pousser Rocca à vouloir en finir avec cette vie et à revenir dans la norme (même si nous, spectateurs chevronnés habitués aux films noirs, car Il Bidone, en plus d’être une comédie et un drame social et psychologique, prend aussi au film noir, nous savons parfaitement que sortir de ce monde du crime est impossible).

En bref, Fellini, avec une mise en scène apparemment simple et dénuée de grands effets, nous livre ici un film complexe, tiraillant ses spectateurs entre diverses émotions presque contradictoires qu’il parvient magnifiquement à faire ressentir en même temps, dans le même élan. 

SanFelice
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le 12 avr. 2026

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