L’Innocent conjugue, avec un certain panache, le thriller d’espionnage en pleine guerre froide et l’histoire d’un amour contrarié par la mécanique implacable des institutions — celles qui broient les vies autant qu’elles organisent le monde. Le film s’ouvre comme un récit méditatif sur la condition humaine, avec un Campbell Scott âgé se remémorant son passé trouble dans les renseignements et les cabarets d’après-guerre.
Puis, une fois les décors, les silhouettes et l’atmosphère posés, Schlesinger infléchit doucement sa trajectoire. Le film glisse du drame romantique vers un vrai film noir, celui où des « innocents » — comme le suggère un titre qui n’a, au fond, que peu d’intérêt — se retrouvent pris dans la fatalité d’un meurtre justifiable (l’autodéfense face à un mari aussi violent qu’abject), meurtre qu’il faudra ensuite assumer, fuir, presque réécrire pour survivre.
Certes, les figures convoquées relèvent du stéréotype le plus reconnaissable : la femme séduisante à protéger, le jeune intellectuel un peu candide, l’Américain entreprenant qui, le scénario aidant, révèle un intérêt pour la femme en question. Mais, contre toute attente, le film s’en sort grâce à sa maîtrise technique, du scénario à la reconstitution d’époque quasi artisanale, où le souci du détail — parfois jusqu’au maniérisme — ranime un Schlesinger qu’on croyait devenu trop routinier. Cette reconstitution est double : elle renvoie autant à l’après-guerre qu’aux lendemains de la chute du Mur, comme si le film relisait l’histoire européenne à travers deux plis superposés. Le trio S.R.H. — Scott, Rossellini, Hopkins — fonctionne avec une efficacité professionnelle, presque mécanique.
Pourtant, malgré cette solidité formelle, L’Innocent n’apporte rien de véritablement nouveau. Son classicisme, pour ne pas dire sa routine, finit par contenir l’ensemble : Schlesinger maîtrise parfaitement les codes, mais ne les renouvelle jamais. Le film demeure donc efficace et élégant, mais sans surprise.