Jouer avec le feu : " Il est des hommes qui se perdront toujours"


Dans un drame désespéré et vibrant, Vincent Lindon incarne un père veuf perdu face à la dérive extrémiste d’un de ses fils.


Un principe de nervosité couve dans tout le film des sœurs Coulin, à l’image du jeu de l’acteur Benjamin Bonvoisin (fauve et instinctif), toujours à deux doigts d’exploser mais qui reste contenu. Jouer avec le feu brille par cette énergie autant qu’il promet encore davantage de flammes et de nuit. Adapté du roman de Laurent Petitmangin « Ce qu’il faut de nuit », le film installe un climat mélangeant tristesse et tendresse, menace, amour et incompréhension entre un père cheminot (Lindon) et ses deux fils qu’il élève seul et auxquels il tente de donner toute l’affection possible.


Cette tension et nervosité infiltrent la mise en scène à bas bruit, comme sans cesse censurée ou bridée. C’est dommage car le film y puiserait une vigueur explosive, un feu vital, une dimension plus organique qu’il recherche par certaines scènes trop brèves de rave party, de foot ou d’endoctrinement fasciste où le fils aîné (Félix, dit Fus) se laisse happer.


Hormis cette viscéralité présente donc (surtout par le jeu de Benjamin Bonvoisin/Fus) et quelques occurrences qui prennent ici valeur de geste trop formel, Jouer avec le feu se tient dans une ligne médiane (celle des « Lindon movies ») traitant de la paternité et ses difficultés, de la filiation et du lien familial ici réduit à trois hommes (un père et ses fils). L’ensemble est mené avec justesse et bizarrement une certaine mollesse, effet déceptif du principe de nervosité et de rage contenues contre les destins sociaux suffoqués. Contre l’annonce du titre, le film ne se risque pas assez dans son sujet. On ne comprend pas vraiment pourquoi Fus est entraîné dans sa dérive néo-fasciste qui par ailleurs n’est pas traitée mais plutôt laissée en hors-champ.


La beauté du récit tient alors à supprimer du champ de l’image presque toute idée de la femme ; la mère de cette fratrie étant morte. Il faut envisager le devenir des hommes. Seuls. Et donc leur saccage, abnégation et perte. Ici Delphine et Muriel Coulin intriguent, travaillant cette matière de l’image avec les visages gémellaires de Stefan Crépon et Bonvoisin entouré de leur patriarche, identique à lui-même (magistral sans trop rien faire), Vincent Lindon. Le film réside tout entier dans ce corps à trois têtes : leurs liens, leur complicité et leurs silences.


Jouer avec le feu tout en affirmant une noirceur digne et n’ayant pas peur du tragique manque d’une radicalité narrative ou d’une sécheresse plus incisive dans le montage.


Puis vient l’inattendu de toute une troisième partie tragique, belle et intimiste, recueillant toute la colère du fils aîné et la désolation du père, sortant de la balise des films sociaux (pour trouver néanmoins une autre convention : celle du procès) et venant réinjecter et réaimanter les émotions mises en jeu. Là, dans une déchirante plaidoirie, le personnage de Lindon agrippe les sens et nous cueille dans la confession des impitoyables fils de la destinée, s’écrasant sur son enfant. Tous les pères y sont coupables. Tous les fils damnés. Nous songeons comme épilogue au film au beau titre du livre de Rebecca Lighieri Il est des hommes qui se perdront toujours.

VioletteVillard1
8

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le 25 janv. 2025

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