Juliette habite à Frégène une villa pastellisée en bristol, confortable et proche de la mer. Toute d’oisiveté guindée, elle emploie deux bonnes, n’a pas d’enfant mais un époux chargé de relations publiques qui sort beaucoup, rentre tard et recherche auprès de jeunes mannequins des sensations nouvelles. Juliette anesthésiée. Lorsqu’elle découvre que son mari la trompe, elle bascule dans un arrière-monde aux enchantements monstrueux, une sorte de pays des merveilles où l’odeur du soufre l’emporte sur celle des lys et des roses. Le réel et l’imaginaire s’y succèdent sans transition, se superposent, s’interpénètrent. Le rythme accéléré des scènes, leur temporalité discontinue et leur anarchie grandissante n’obéissent alors qu’à sa panique intérieure. Son milieu domestique adhérait depuis longtemps à elle mais elle ne le voyait pas. Et quand soudain il s’en extrait et devient objet sous ses yeux, c’est pour la surprendre, l’étonner, l’amuser. Elle le côtoie, l’inspecte, tente parfois timidement de s’y opposer. Elle se compare aux autres femmes, cherche à leur ressembler sans y parvenir. Elle renonce à aimer par impuissance à se détacher d’elle-même. Elle souffre, elle pleure, elle ne se défend pas car elle n’a rien à défendre, sinon ce besoin d’une force rassurante et tutélaire qui lui permette, son enfance liquidée, de rester quand même une enfant. Juliette ou l’obsession du Père. La tempête qui s’apaise la laisse inerte. Son entourage lui propose un jeu qui relève du psychodrame, un moyen de s’affranchir de son problème en s’y confrontant. Le film commence sur une haie bleutée, barrière derrière laquelle elle calfeutre l’univers étriqué dont elle ne sort qu’accompagnée d’une amie ou de sa famille. Il s’achève par sa marche en chemise de nuit tandis qu’elle s’éloigne seule de son potager de fleurs rouges et de poivrons verts, après avoir vaincu ses inhibitions, ses refoulés, ses remords, après avoir expulsé les créatures enfouies au fond d’elle-même. Et voilà la nouvelle Juliette, sereine, émancipée, qui par un beau matin d’été avance vers les arbres et les petits oiseaux, compagnons précieux. Juliette pacifiée.
Le premier enfer dont l’héroïne vient à bout est visible, concret, objectif. Il est décrit par Fellini avec la férocité du caricaturiste qu’il fut au début de sa carrière et la minutie du sociologue obstiné à dévoiler l’insanité du monde moderne, à démonter les mécanismes de la mystification industrialisée dont les femmes sont à la fois les complices inconscientes et les victimes éblouies. Tout y passe : les tables tournantes, la petit écran-gnangnan, la psychanalyse-bidon, le whisky, les gadgets, l’érotisme — un érotisme truqué à base de lits circulaires, de nids d’amour dans les cimes théâtrales des grands pins (avec ascenseur) et d’ingénieuses glissières qui permettent de plonger directement dans la piscine. Sournoisement guettée par la dépression nerveuse, la nana triomphante est attifée d’inimaginables falbalas dans sa cour d’entremetteuses et de courtisanes, d’éphèbes noirs et de mondains encore verts, de masseuses averties et de nymphes qui s’envolent en nacelles. La caméra la traque sans pitié mais non sans une secrète et douloureuse tendresse. Elle n’épargne aucun de ses avatars : starlettes manquées, mères fofolles, fillettes précocement twisteuses s’ébrouent en un carnaval fantasmagorique de luxe et de volupté. L’autre enfer est celui des rêves et cauchemars que Juliette porte en elle. Fait de lointains souvenirs dont le sens lui échappe, il se nourrit des préceptes religieux, des tabous de l’éducation catholique, des préjugés de la morale conventionnelle. L’héroïne se revoit, fillette couronnée de fleurs, jugée par de petits angelots et flanquée d’un cortège de pénitentes encapuchonnées, participant à un curieux divertissement librement inspiré de l’Inquisition et orchestré par les bonnes sœurs du collège où elle faisait ses études. Elle y joue le rôle d’une sainte couchée sur un gril et qu’un miracle doit faire s’envoler vers le ciel. De la jolie blondinette, les flammes en papier crépon du martyre s’écartent. À la place de la mère, vieille Athalie, mariée funèbre, poupée atrocement parée, surgit l’écuyère jadis enlevée par le grand-père jovial et turbulent, image du bonheur qui s’efface à son tour.
Si le Guido de 8 ½ était un personnage d’Antonioni qui aurait fait une cure à Marienbad, Juliette serait plutôt une "dame au chapeau vert" qui viendrait d’hériter d’un bordel de province. Elle vagabonde parmi une galerie de personnages ayant tous l’air d’attendre jusqu’au bout qu’on ait fini de les inventer tant ils semblent sortir d’on ne sait quel musée de l’inattendu et de la fantaisie. Pleine de la candeur des gens qui n’ont pas vécu et qui cèdent à toutes les croyances populaires, elle se raccroche à des communications avec l’au-delà (séance de spiritisme, leçon de métempsychose, propos sur les forces électriques inconnues et les échanges secrets avec d’autres planètes, intervention d’un mage-prophète) et sombre fréquemment dans un état de songe éveillé, pour ne rien dire des moments d’hypnose et du processus hallucinatoire qui clôt un récit sans liaisons logiques. Elle est à la fois attirée et effrayée par les sciences occultes, comme elle est intriguée par les progrès de la technologie, de cette télévision constamment allumée qui donne des cours de gymnastique oculaire, probablement pour mieux apprendre à voir, de ce téléphone qui sonne sans que mystérieusement personne ne réponde au bout du fil, de ces caméras et micros espions qui, s’approchant toujours plus près de l’individu, suppriment toute vie intime, tel ce téléscope magique offert par l’ami de Giorgio. Ce regard si plein d’ébahissement qu’elle campe sur les autres dans sa quête d’elle-même se pose tour à tour sur quatre visages de femmes qui jalonnent son champ visuel et qui pourraient représenter ses différentes tentations : Valentina, la sophistiquée ; Dolorès, la cérébrale ; Elena, la médium ; Suzy, la vamp. Mais ni les mines de la première, trop proche des froufrous, capelines et simulacres d’embrassades de sa mère et de sa sœur, ni les appétits sexuels de la sculptrice pour ses beaux modèles, ni les conversations surnaturelles de la troisième ne retiennent longtemps son attention. Il n’en va pas de même pour la dernière, qui bénéficie de plusieurs rôles et qui dénote le penchant de Fellini pour les silhouettes à la Rubens.
Somme de ses ambitions, de ses impulsions et de ses désirs, Suzy fascine Juliette par sa bonne humeur et sa débordante santé. L’immense carrelage à taches de couleurs hexagonales qui recouvre son salon, son lit gigantesque à baldaquin et tulles transparentes au pied d’un escalier qui tourne et développe les volutes d’une rampe modern style sont comme le camp du Drap d’Or où s’installera le dompteur éphémère de cette sylphide nue sous sa grande fourrure blanche, dont un papillon de soie noire vient rehausser la délicate carnation. À l’étage du labyrinthe aux mille plaisirs, la chambre jaune attend qu’elle vienne se donner à un Russe fétichiste. Et quand Juliette, un instant entraînée par la douleur de l’épouse délaissée et l’alcool de la fête, prend place sous le vaste plafond réfléchissant, c’est comme si elle se substituait à elle, faisait l’amour puis plongeait dans le bassin le long du toboggan en forme de coquille saint Jacques. Il y a quelque chose de médiéval dans la truculence, l’espèce de jubilation avec laquelle l’auteur exécute ses figures et décline de telles variations. Ces images folles et insolites, si constitutives de la poésie fellinienne, le film en pourvoit à foison. Un jardin splendide vu à travers le rideau des gouttelettes irisées d’un jet d’arrosage. Des sous-bois merveilleux d’où des jeunes femmes surgissent dans des toilettes ravissantes au détour d’un sentier. Où se situe la vérité ? Sans doute le cinéaste n’en sait-il rien. La divagation est nécessaire, le scandale lubrifiant, la luxure libératrice. Mais la leçon d’optimisme du médecin, la leçon de jouissance de Villalonga, les leçons d’hédonisme de Suzy et Bhishma sont à double face, à double entendement : des coups d’épée dans le zaïmph et des atteintes à la sacro-sainte personne privée, couvant jalousement ses complexes. Juliette est traînée devant des tribunaux s’acharnant à la condamner à un bonheur qu’elle ne demande pas. Si la démarche exorcistique plonge dans le bourbier des angoisses psychiques, la cérémonie piétine joyeusement l’ordre liturgique de la doctrine chrétienne et les miroirs où leurs agonisants prophètes se regardent mourir.
Dans le fatras du baroque tumultueux et de la profusion onirique, dans la distorsion de l’imaginaire et les fanfaronnades foraines, le Fellini-Circus plante donc une nouvelle fois son chapiteau. Il suffit d’une acrobate qui se balance en souriant ou d’un palanquin qui s’avance sur la plage pour que les choses se mettent à différer. Le délire de Juliette les stylise et les amplifie, en leur insufflant une extravagance chatoyante. La perception s’égare et se fait théâtrale, introspective. On a devant Juliette des Esprits l’attitude difficilement qualifiable de la poule qui a trouvé un canif à sept lames. Le film est de ces repas trop copieux ne pouvant qu’inviter les estomacs rétrécis par le jeûne ambiant. Il laisse pantois sur une pelouse minable après une nuit agitée — et sans sédatif. Pourtant le cinéaste détaille un panorama mental qui vise moins à surprendre ou à émerveiller qu’à divertir ou émouvoir les âmes simples. Chacun est libre s’intéresser ou non aux émois, aux craintes et aux démons d’une bourgeoise romaine ordinaire, ni très jeune, ni très belle, ni très intelligente. Qu’ils existent, et que l’auteur les fixe naïvement et courageusement dans l’exubérance bariolée de son Technicolor, suffit à les justifier. On est en quelque sorte tout proche de la grisaille des romans-photos : Fellini trépane gentiment Cabiria pour voir ce qu’elle a dans le crâne, pour montrer le pourquoi de son sourire et de ses larmes. Ses fantasmes de midinette recèlent des zones éclatantes, des points d’ombre, des clichés, des lacunes, des vertiges. Une confusion formidable des intuitions, des intentions, des frustrations, des regrets, des tourments. Une aptitude contrariée au bonheur, une peur stéréotypée des conventions du couple, du mariage, du péché. Un discours direct et finalement très humble les exprime, qui assume les désordres grimaçants de l’intimité. Il faut plonger dans ce tourbillon sincère et passionné, accueillir cette générosité sans calcul, accepter tout entier ce fleuve impur, cet Amazone de cinéma.