Junior ou l’expérience limite : quand la comédie flirte avec le surréalisme biologique

En 1994, Ivan Reitman retrouvait Arnold Schwarzenegger et Danny DeVito pour une nouvelle comédie scientifique : Junior. Après le succès commercial de Jumeaux, le trio remettait le couvert avec une intrigue encore plus audacieuse, voire provocatrice : un homme tombe enceinte dans le cadre d’une expérience médicale expérimentale. L’idée, à la fois loufoque et déroutante, pouvait donner lieu à une satire acérée, une farce grotesque ou, à l’inverse, une comédie sentimentale décalée. Junior tente d’être un peu tout cela à la fois — non sans maladresses.


Le pitch, en apparence simple, est d’un surréalisme assumé : Alex Hesse (Schwarzenegger), scientifique autrichien glacial et méthodique, accepte de devenir le cobaye d’un projet de gestation masculine. Il est épaulé par son collègue fantasque, Larry Arbogast (DeVito), et croise bientôt la route de la maladroite mais attendrissante Dr Diana Reddin, incarnée par une Emma Thompson délicieusement lunaire. Ce triangle improbable donne lieu à une succession de situations cocasses, entre scènes de laboratoire, rendez-vous médicaux détournés et quiproquos affectifs.


La grande surprise du film réside sans doute dans la performance d’Arnold Schwarzenegger. Alors que sa carrure et sa filmographie semblaient l’exclure d’un rôle aussi délicat, il s’approprie avec un sérieux presque burlesque ce personnage en pleine métamorphose hormonale. Le comique de situation naît justement de ce contraste entre l’apparence hyper-masculine de l’acteur et la sensibilité nouvelle qu’il est censé incarner. Certaines scènes, notamment lorsqu’Alex découvre avec stupeur ses premiers élans maternels, jouent habilement sur le registre de la parodie sans basculer totalement dans le grotesque.


Cependant, cette tension permanente entre humour et émotion, satire et tendresse, rend Junior difficile à cerner. Le film souffre d’un ton hésitant, tiraillé entre la farce biologique et la comédie romantique. Là où Jumeaux assumait pleinement son absurde génétique, Junior semble souvent gêné par sa propre audace. À vouloir trop humaniser son concept, Reitman l’affadit par endroits, sacrifiant le potentiel subversif du sujet sur l’autel d’un message consensuel sur la parentalité universelle.


Il n’en reste pas moins que certaines séquences fonctionnent avec une efficacité indéniable. Emma Thompson, en contrepoint de Schwarzenegger, insuffle au film une légèreté bienvenue, et Danny DeVito, bien que plus en retrait que dans Jumeaux, conserve une verve comique qui sauve plusieurs scènes d’un académisme pesant. L’alchimie du trio, même inégale, génère quelques éclats d’humour sincères.


Sur le plan esthétique, la réalisation de Reitman reste sobre, presque télévisuelle, comme s’il cherchait à désamorcer la bizarrerie du scénario par une forme narrative rassurante. La bande-son de James Newton Howard accompagne l’ensemble avec délicatesse, tentant d’émouvoir là où l’humour ne suffit plus.


Malgré sa prémisse audacieuse, Junior reste un film étonnamment sage. Il aborde le sujet de la parentalité masculine avec une prudence quasi-diplomatique, préférant la comédie sentimentale à la satire corrosive. Ce parti pris, s’il peut séduire un public large, laisse un goût d’occasion manquée pour une œuvre qui aurait pu bousculer davantage les normes genrées et les tabous biologiques.


En définitive, Junior est une curiosité attachante, inégale mais sincère, qui confirme qu’Arnold Schwarzenegger est capable de jouer contre emploi avec une certaine finesse. Moins réussi que Jumeaux, moins drôle que Un flic à la maternelle, le film demeure un témoignage original de cette période où le cinéma hollywoodien osait encore les mélanges improbables — au risque de désorienter son spectateur.

Kelemvor

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