Knight Of Cups, dernière production d'un Malick au rythme toujours plus frénétique - deux nouveaux projets sont d'ores et déjà lancés - ressemble à s'y méprendre à un crépuscule. Si To The Wonder marquait l'épuisement d'un système, son successeur, pourtant plus abouti, annonce une crise plus grave chez Malick, celle des valeurs.
En épousant le parcours constamment interrogatif de Rick (Christian Bale), apparemment scénariste hollywoodien , la narration de Knight Of Cups s'affranchit de tout fil conducteur dramatique et temporel, au profit d'un resserrement autour de thématiques-phares : identité, amour et pardon. Ce qui frappe chez le personnage de Rick, c'est la façon dont son modèle de pensée structure l'ensemble du récit, et que ses faiblesses deviennent progressivement celles d'un film sans poids ni tenue.
La grammaire malickienne est pourtant sauve et le pacte visuel fondé avec Lubezki toujours tenace - montage synesthésique, voix-off susurrées et anachroniques, caméra en lévitation constante et aux circonvolutions étranges, contre-jours crépusculaires - tout est là.
Tout sauf une croyance qui vivait dans le cinéma de Malick aux côtés des plus sûres vérités : celle du paradis perdu, configuratrice de toute une cosmogonie, motrice de la création et de l'harmonie. L'invariable ligne d'horizon qui trouvait sa sublimation dans le Nouveau Monde n'a plus cours dans le monde moderne dans lequel débarque le réalisateur américain : Rick est un personnage sans passé ni fondement (la moindre secousse le fait s'effondrer, comme dans une scène de tremblement de terre), touché d'une mélancolie sans objet ; chevalier envoyé à la recherche d'une perle (le sens), il boit la tasse (LA tea/Lethé) qui le prive de mémoire en même temps que de raison d'être. Là où le soldat Witt (The Thin Red Line) clamait avoir vu un autre monde ( "I seen another world"), Knight Of Cups proclame la fin du réel, l'exil étant devenu une fuite en avant. "No one cares about reality anymore" ou comment Malick admet renoncer à filmer le monde. Knight Of Cups est la trace de ce renoncement. En résulte un film amnésique où les plans se succèdent en quête d'un ancrage dont ils sont constamment privés, les plus beaux étant libérés de la présence humaine et figurant le souvenir difficile d'une mystique solaire.
En ce sens, Knight Of Cups est peut-être le film le plus triste de Malick et assurément le plus désabusé. Capturées dans des cages de verre (Vitres, écrans, piscines) les femmes y apparaissent comme des insectes dont la beauté se fragilise sous l'oeil embué de l'entomologiste fatigué et disparaissent comme elles sont venues : sans laisser de trace. Chapitré d'après les cartes de tarot, Knight Of Cups restera l'oeuvre malickienne sur la fin des valeurs et du sentiment. Logique.
Si le voyage reste subjuguant (les séquences urbaines, en particulier), il semble un peu vain à l'heure de la fable politique de Miguel Gomes ou du conte polysomnographique de Weerasethakhul, deux films qui, eux, ne renoncent ni au réel ni à l'imaginaire.