Sorti en 1952 et réalisé par Joseph L. Mankiewicz, L'Affaire Cicéron est un thriller d'espionnage qui s'inspire très librement de faits réels qui se sont déroulées lors de la Seconde Guerre mondiale. On a ici tous les codes du film noir et du film d'espionnage, avec la femme fatale aussi séduisante que vénéneuse et l'espion dont la morale est pour le moins trouble, le tout sur fond d'idéologie nazie. Difficile de ne pas penser à Alfred Hitchcock, une fois le visionnage terminé et il est fort à parier que c'est un film que n'aurait certainement pas renié le maître du suspense. Comme son mentor, Joseph L. Mankiewicz aime jouer sur les faux-semblants, le mensonge, la trahison et les secrets bien gardés. Et comme si ça ne suffisait pas, c'est Bernard Herrmann, le compositeur attitré d'Alfred Hitchcock, qui officie à la BO du film.
Durant l'année 1944, à Ankara, nous retrouvons Ulysses Diello (James Mason) le valet de chambre de l'ambassadeur du Royaume-Uni Sir Frederic Taylor (Walter Hampden). Par pur opportunisme, il propose à un agent du Troisième Reich L.C. Moyzisch (Oskar Karlweis), de lui vendre des microfilms de documents britanniques classés top-secret qui se trouvent dans le coffre-fort de l’ambassadeur. D’abord soupçonneux, ces derniers finissent par accepter l’offre. Diello prend alors le nom de code "Cicéron", une grande figure de la Rome antique dont on vantait les talents d'orateur. Ayant néanmoins besoin d'une complice pour placer en banque l’argent ainsi "mal" acquis, le valet conclue un marché avec la comtesse Anna Staviska (Danielle Darrieux) dont les biens sont sous séquestre. C'est également durant les soirées mondaines données par la comtesse que le valet va pouvoir rentrer en contact avec la diplomatie allemande et ainsi procéder aux échanges des documents. Diello pense ainsi conquérir le cœur de la comtesse et ensuite fuir en Amérique du Sud avec la fortune durement et "malement" amassée.
Les deux acteurs têtes d'affichent James Mason et Danielle Darrieux se livrent ici à un jeu de pouvoir et de domination assez jubilatoire. Tout se joue sur le fil d'un rasoir, avec un suspense haletant (la fameuse scène de la femme de ménage). Et plus fort encore, Joseph L. Mankiewicz et James Mason parviennent à rendre sympathique une personne dénuée de toute morale. Pour Diello, son aptitude à manipuler les uns pour duper les autres est assez fascinante. C'est un espion calculateur, uniquement préoccupé par ses intérêts et qui ne tient tout bonnement aucun compte de l'éthique et de la morale. Il veut sortir de sa condition de serviteur et peut importe si c'est de l'argent sale. Sa volonté de s'en sortir est à ce point essentielle, que tous les moyens sont bons pour y parvenir. Et ce faisant, il voit aussi l'opportunité de faire de sa complice son amante.
Pour la comtesse, point d'éthique et de morale non plus. Contrainte par le manque d’argent, elle accepte les faveurs de Diello par pur opportunisme (elle aussi) et peu importe si ça sous-tend de se rabaisser au même rang que Diello le valet. Elle exerce son pouvoir de séduction et de fascination sur Diello, lui faisant baisser sa garde. La comtesse Staviska est dans cette droite lignée des femmes fatales des films noirs, manipulatrice, intelligente et séductrice. Dellio et la Comtesse sont irrémédiablement liés par le destin ...
Pour s’emparer de l’argent amassé par Diello, la comtesse Staviska va trahir le valet en divulguant son identité aux anglais. Mais comme l'argent volé va s’avérer être de la fausse monnaie, elle ne pourra pas le dépenser et finira comme la comtesse ruinée. Quant à Diello, il fuit à Rio de Janeiro et se lance dans les affaires, jusqu'au jour où il découvre que les Allemands l’ont payé en fausses livres sterling et finit lui aussi ruiné.
Et comble de l'ironie pour les allemands, ils n'utiliseront même pas les documents secrets délivrés par Diello, craignant que ce soit un piège tendus par les anglais.
L’Affaire Cicéron reste encore un film trop méconnu dans la filmographie de Joseph L. Mankiewicz, en tout cas moins célèbre qu'All about Eve (le chef-d'œuvre absolu de Mankiewicz) ou son Cléopâtre avec Liz Taylor (la plus belle catastrophe industrielle de toute l'histoire du cinéma) qui ont marqué durablement leur époque. Et pourtant, l’Affaire Cicéron est un monument du film d'espionnage, un film d'une richesse qui sera rarement égalée par la suite. Joseph L. Mankiewicz réalise là l'un de ses meilleurs films et un thriller hitchcockien digne des meilleurs films du maître du suspense. S'inspirant d'une histoire étonnamment vraie, le scénario reste captivant de bout en bout, avec un rebondissement final qui en fait l'un des meilleurs twists de toute l'histoire du cinéma. Quant à James Mason et Danielle Darrieux, ils trouvent là l'un des meilleurs rôles, si ce n'est le meilleur rôle de toute leur carrière.