Suivez les mouches !
Le directeur d’un prestigieux almanach gastronomique, songeant à céder les rênes de son œuvre à son héritier, se trouve secrètement dévoré par une vocation aussi irrépressible qu’incongrue : celle de pitre.
I. Un visionnaire nommé Zidi
Il est des œuvres que l’Histoire, cette juge tardigrade mais inexorable, finit par couronner d’une laurière que leurs contemporains leur avaient chichement refusée. L’Aile ou la Cuisse est de celles-là. Car Claude Zidi — ce cinéaste que les esprits chagrins et les esthètes de sacristie se complaisaient à reléguer dans les arrière-salles de la critique sérieuse — accomplit en 1976 ce prodige singulier : flairer, avec la perspicacité d’un limier aux narines infaillibles, l’avènement prochain d’un fléau que nos sociétés n’avaient point encore désigné par ce vocable désormais consacré de malbouffe.
Tandis que ses contemporains regardaient ailleurs, il braquait sa caméra avec une prescience divinatoire sur ces cathédrales de la nourriture synthétique, ces usines à saveurs frelatées, ces temples de la standardisation chimique où le goût authentique était méthodiquement assassiné sur l’autel du profit industriel. L’agro-industrie, cette puissance tentaculaire et sourde, y est épinglée avec une verve satirique dont l’acuité n’a point pris une ride — ce qui constitue, pour une comédie populaire, un titre de gloire proprement insigne.
II. La parodie comme arme prophylactique
Les séquences consacrées aux chaînes de restauration rapide et aux manufactures de pitance artificielle atteignent une puissance pamphlétaire que n’eût point désavouée un Zola bourrant sa plume de fiel justicier. Les chaînes de montage déversant leurs préparations chromées et leurs ersatz savamment parfumés constituent une galerie de l’horreur culinaire d’une drôlerie grinçante, d’autant plus mordante que les décennies écoulées ont transformé ce qui relevait alors de l’extrapolation satirique en documentaire naturaliste.
La standardisation du palais, cette uniformisation insidieuse et conquérante qui nivelle les terroirs, assassine les traditions et soumet la table française — ce sanctuaire millénaire — à la tyrannie du rendement, y est fustigée avec une allégresse vengeresse qui confère au métrage une dimension testamentaire. Le réalisateur riait — mais d’un rire qui savait ce qu’il pressentait.
III. Le vieux lion ressuscité
Mais la chronique de ce film serait irrémédiablement lacunaire si elle omettait d’évoquer ce qui en constitue peut-être l’aspect le plus émouvant : le retour triomphal de Louis de Funès sur les planches du grand cinéma populaire, après que deux infarctus successifs eurent un temps laissé craindre la retraite définitive de ce tempérament volcanique.
Le vieux lion, ainsi qu’on se plaît à le nommer avec cette tendresse mêlée de vénération que l’on réserve aux monuments, revient — mais transformé. L’acteur, qu’une providence miséricordieuse arracha à une mort prématurée, joue désormais avec une sobriété nouvelle, une retenue savamment dosée qui n’altère point son génie comique mais lui donne une patine supplémentaire, une gravité sous-jacente qui affleure parfois entre deux éclats de sa fougue coutumière. Cette assagissement forcé par les circonstances physiologiques produit paradoxalement un jeu plus nuancé, plus intérieurement habité, plus riche en demi-teintes.
IV. L’improbable alchimie de deux mondes
Que l’on eût pu augurer d’une telle symbiose entre deux êtres séparés par des abîmes de tempérament et de trajectoire, voilà qui eût semblé, à tout observateur raisonnable, une gageure périlleuse. D’un côté, de Funès — ce vieux routier des comédies populaires, façonné par des décennies d’un métier maîtrisé jusqu’en ses moindres recoins, portant sur ses épaules le poids glorieux d’un répertoire considérable. De l’autre, Coluche — ce trublion caustique et tonitruant, humoriste issu des estrades et des tréteaux populaciers, néophyte absolu dans les arcanes de l’art cinématographique.
Et pourtant — ô fécondité des contraires ! — le binôme fonctionne avec une fluidité, une complémentarité, une évidence presque organique qui confond l’entendement. La rugosité protestataire du second frotte contre l’élégance mécanique du premier et il en jaillit des étincelles d’une authenticité communicative, une chaleur humaine qui transcende leurs dissemblances pour produire quelque chose d’indéfinissable et de précieux.
V. Sentence d’un gastronome satisfait
Le métrage demeure, au terme de ce demi-siècle écoulé depuis sa sortie, une comédie dont la jovialité de façade dissimule mal — et heureusement — la virulence du propos. Œuvre doublement précieuse : comme document prophétique sur les dérives alimentaires de notre civilisation industrieuse, et comme écrin d’une rencontre entre deux génies comiques que tout séparait et que l’écran réunit dans une fraternité inattendue et lumineuse. On y retourne avec le plaisir constant de qui retrouve une table familière dont les saveurs, contrairement à celles que le film pourfend, n’ont point souffert du temps.