En 1907, Alice Guy doit abandonner son poste de réalisatrice aux studios Gaumont pour suivre Herbert Blaché qu’elle vient d’épouser et qui est envoyé aux USA. Elle est persuadée que sa carrière de cinéaste est finie pour toujours. Elle arrive en Amérique le cœur lourd, Ni la statue de la liberté, ni les gratte-ciels ne lui redonnent le moral. Mais elle assiste à une scène qui la stupéfie et lui redonne sa bonne humeur! Elle voit des émigrants débarquer et remarque que les femmes portent de lourds paquets tandis que les hommes suivent les mains dans les poches. Elle raconte :
c’est alors qu’un grand policier arrêta un couple. Il prit les bagages des bras de la femme et les mit de force dans ceux de l’homme. Celui-ci en resta totalement ahuri. C’était donc ça l’Amérique ! Dix ans plus tard, j’en fis un film.
Ce film c’est Making an American Citizen. On y retrouve effectivement la scène qu’elle a racontée, avec cependant une différence : c’est un civil et non un policier qui fait porter à l’homme, qu’elle a nommé Ivan Orloff, les bagages. Elle y a ajouté également une touche d’humour. L’homme prend la canne des mains d’Ivan et la donne à sa femme en lui montrant comment donner des coups de canne à son mari pour le faire avancer !
De cette scène qui l’a marquée elle va tirer un drame étoffé en ajoutant une suite et en montrant la violence conjugale. Encore un sujet qui lui est propre et qu’on ne semble pas trouver chez les réalisateurs masculins. Ivan fait travailler sa femme dans le potager pendant qu’il se prélasse sur une chaise et il la bat à la moindre contrariété. A chaque fois quelqu’un intervient pour la délivrer et pour « américaniser » Ivan. Peu à peu, la femme s’américanise également et tient tête à son mari. Celui-ci après un séjour en prison revient transformé, doux comme un agneau. Il est devenu tendre, aimable, serviable avec sa femme. Il est devenu un vrai Américain !
Bien sûr, on aimerait croire que les choses puissent être aussi simple et que l’Amérique puisse avoir un effet si bénéfique sur ceux qui y habitent ! Mais le film a au moins le mérite de traiter de front un sujet délicat qui n’était pas abordé ailleurs, celui de la maltraitance et de la violence conjugale. Et Alice ne prend certainement pas cette finale au sérieux, c’est bien plutôt un trait d’humour ! En tout cas, il est le reflet de sa première expérience américaine.