Tâche malaisée pour la jeune cinéphile que je suis de découvrir l'univers cinématographique de Benoît Jacquot suite à sa mise en examen pour agressions sexuelles et viols sur mineures. Mettre ainsi de côté les terribles accusations de Judith Godrèche, Julia Roy et Isild Le Besco ne permet pas pour autant d'oublier les actes monstrueux que le cinéaste aurait commis tout au long de sa carrière. Quoi qu'il en soit, aborder la découverte de sa filmographie avec son tout premier long-métrage reste peu surprenant quant au résultat puisque l'on y suit le parcours d'un artiste mégalomane, névrosé et fieffé manipulateur à base de chantage immonde auprès d'une enfant.

Jeune violoniste dans un orchestre en province, Gilles arrive à Paris plein d'espoir en l'avenir. Il est convaincu qu'il va désormais pouvoir faire connaître son génie. Mais bientôt, le manque cruel d'argent et la prise de conscience de sa médiocrité font sombrer le musicien dans le vol, le chantage et la démence…

Inspiré par le roman inachevé Nétotchka Nezvanova de Fyodor Dostoevsky (la poursuite de la rédaction fut empêchée par l'arrestation et l'exil de l'écrivain dans un camp de détention sibérien pour sa participation aux activités du célèbre cercle de Petrashevsky), Jacquot rédigea son scénario au temps où il était l'assistant de Marguerite Duras. Mélomane averti, il souhaita impérativement que l'univers dans lequel baigne son premier long-métrage soit musical et créa une sorte d'alter ego intransigeant et jusqu'au-boutiste en tant que principal personnage. Peu enclin à réaliser un film traditionnel, Jacquot choisit la carte de l'inexpressivité et de l'austérité pour mener à bien son affaire. Ce qui reste plutôt déroutant lorsque l'on entame le visionnage à froid, sans savoir de quoi il en retourne.

Pour ma part, si j'ai choisi d'aborder sa filmographie avec ce film-là, c'est pour la présence d'Anna Karina au sein du casting. Elle est par ailleurs la seule à savoir maîtriser l'inexpressivité dans son jeu, le reste du cast étant notablement peu doué pour l'exercice. Il en est de même pour la mise en scène, concentrée sur de longs plans fixes et s'avérant particulièrement assommante si elle n'était pas sauvée par les fabuleux cadrages de Bruno Nuytten. Car ici, l'émotion est avant tout musicale (Berg, Schoenberg, Mozart, Beethoven et Brahms sont de la partie), l'être humain étant dépeint comme atone. Sur plus de 120 minutes de métrage, c'est très long et il faut impérativement s'accrocher pour ne pas s'assoupir ou cesser le visionnage. Sélectionné pour la Semaine de la Critique lors du Festival de Cannes en 1975, la presse intello' de l'époque avait, paraît-il, fortement apprécié. Étrange alors qu'elle détestait autant le cinéma de Jean Rollin qui égalait sans peine le manque d'expressivité. Au moins, chez Rollin, il y avait des vampiresses lesbiennes peu pudiques qui se faisaient des calinous dans des châteaux en ruine superbement éclairés. Et puis il y avait de la poésie, mine de rien.

Chez Jacquot, la poésie est absente. Littéralement. Pourtant, selon les dires du cinéaste, il se serait inspiré de Murnau et de Dreyer pour rédiger son script. Pour ma part, je n'ai pas vu ces influences-là. Juste un truc vaguement conceptuel où un type apathique, borné et mégalo' s'adonne à du chantage affectif envers une fillette et dérobe les économies d'une domestique gravement malade.

Anna Karina a répété à plusieurs reprises qu'elle n'a pas aimé l'expérience. Moi non plus. Mais je peux comprendre qu'il y ait un public pour ça puisqu'il y a, de-ci de-là, quelques jolies choses.

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le 14 janv. 2025

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