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Un constat comme un gifle : L’événement n’est pas à la hauteur de son projet ; en tant que film qui ne serait pas un simple portage littéraire, il est un non-sujet.
L’adaptation est affaire de comptabilité, de coexistence main dans la main, tête contre tête : l’auteur doit être restitué, puisqu’il faut s’emparer de sa singularité ; et pourtant le film doit pouvoir s’aménager une place à lui, en usant de ses propres moyens que ne permet pas la littérature. A ce titre, revoir Inherent Vice, de Paul Thomas Anderson, a quelques vertus : coexistent leurs humeurs, fussent-ils délirantes.
Audrey Diwan choisit face à, ou pour Ernaux, une mise en scène d’une étonnante facilité. Un procédé central : une caméra à l’épaule immuable, découpant son héroïne, seule zone nette dans un cadre flou, et par ailleurs étouffant (dans un format 1:33). La première scène installe le procédé, qui ne muera plus en une heure et quelque 45 minutes de métrage. Comme tout système pensé à l’emporte-pièce, il est pesant parce que ses ambitions tiennent en une seule ligne – rendre asphyxiante l’expérience d’un avortement.
Mise en scène pénible parce que nauséeuse et limitée donc, parce sans problématisation aussi : elle ne trouve pas de justification hors de cette unique visée, à l’inverse du Fils de Saul, par exemple, modèle du genre aux ramifications théoriques multiples. Diwan se tire de son côté une balle dans le pied, peinant à retranscrire dans ce carcan certaines relations de pouvoir entre les personnages, notamment avec les médecins, ou la famille d’Anne (Anamaria Vartolomei). Sur d’autres moments, c’est à souligner, l’idée tient mieux la distance, comme lors d’une dernière séquence d’avortement, aux accents horrifiques, et où la faiblesse de la profondeur de champ traduit mieux la douleur et la peur.
Au-delà de ça, la direction d’acteurs est aux fraises, et laisse les actrices se dépêtrer seules. Aucune surprise à ce jeu-là que Sandrine Bonnaire et Anna Mouglalis soient les deux meilleures interprètes du lot. La deuxième surtout, en faiseuse d’anges dure par ses mots mais douce par le regard, offre sa meilleure scène au film. Anamaria Vartolomei peine elle à donner vie au personnage complexe construit par Ernaux. Son jeu tout en rudesse, en regards lancés en défi, est bien sentencieux pour laisser filtrer les doutes et l’impérieuse panique d’Anne.
Quelle sociologie ?
Ces sentences du regard et des mots sont imposées, le plus souvent, par l’écriture du film : loin de « l’écriture plate » développée par Annie Ernaux, des Années aux Armoires Vides en passant par Passion simple, Diwan fait dans la provocation, dans la démonstration. Ainsi de l’échange terrible entre la mère et la fille. « Qu’est-ce que tu y connais, toi, aux études ? » rétorque Anne à sa commerçante de parente. Balayé, en un coup en boutoir, la délicatesse du voyage de classes décrit par Ernaux.
Écriture plate contre dialogues boursouflés, L’Événement trahit son matériau pour lui substituer un monde bien moins complexe. Surtout, il troque la froideur d’une analyse dévoilant de lourds rouages sociologiques contre une mise en défaut de personnages secondaires plus ou moins maléfiques (la copine qui se désolidarise, le prof désabusé, l’amant qui n’assume pas). De l’univers sociologique d’Annie Ernaux, où l’exemple autobiographique est duplicable à l’infini, à toutes et à tous, Audrey Diwan ne fait qu’un microcosme moralisant qui éteint la portée de son film. Une bien triste réduction du domaine de sa lutte.