L’épure règne dans Hadaka no shima (Japon, 1960) de Kaneto Shindo, si bien que le film se défait de tout dialogue, laissant le soin aux images et à leur agencement d’évoquer les pensées intimes de la famille paysanne sur laquelle le film se concentre. Réalisé en pleine nouvelle vague japonaise, cette œuvre de Shindo éparpille sur une longue brèche temporelle le quotidien difficile et laborieux d’une famille d’agriculteurs habitant une petite île dressé comme un pic.
La première partie opère une précieuse introduction, visant à établir d’emblée la dureté quotidienne à laquelle se plie la famille pour survivre. Un mari, une femme et deux fils la composent. Dès les premières bobines, Shindo instaure un registre passionnant. En montrant les mêmes gestes répétés avec la même précaution, une litanie s’impose et confère aux séquences une rythmique liturgique. Chacun des pas que pose la mère sur le sol, le dos courbé par la charge des seaux d’eau qu’elle soulève, menace de tanguer et de faire choir ce qu’elle porte, réduisant à néant son travail. En centrant son regard, par des gros plans, sur cette marche douloureuse vers le sommet de l’île, Shindo fait de la besogne paysanne un sujet apte au plus intense des suspens. « C’est dans sa forme pure, qu’un art frappe fort » écrivait Bresson. Shindo, bien qu’il n’épure pas entièrement son œuvre puisqu’il conserve une musique en leit motiv composée par Hikaru Hayashi, tend vers un style cinématographique brut. La première partie évite les sommets dramatiques pour se concentrer sur la petite douleur que vit comme habitude ces pauvres gens.
La seconde, fortifiée du ton mineur de la première, explose par son drame. Dans le silence, les plus modestes murmures résonnent comme des coups de canon. Sur ce modèle, Shindo instaure dans un désert d’évènements un sursaut émotionnel, prenant le spectateur dans sa quiétude. Hadaka no shima préconise un cinéma sans afféteries pour mieux ériger des sensations profondes.