Je ne m'étais pas pris une aussi grosse mandale depuis "Ne dis rien". Les deux films ont d'ailleurs beaucoup de choses en commun, le thème de la lâcheté en premier lieu. Sauf que dans "Ne dis rien", c'était un couple face à un autre couple. Dans "L'Incident", ce sont deux individus contre... quinze adultes (plus une petite fille). Mais le résultat est malheureusement le même et les deux films sont tout aussi pessimistes.
Le film est fractionné en deux parties d'égale longueur. La première est consacrée à la présentation de tous les protagonistes. Chaque présentation est sommaire mais comme il y a BEAUCOUP de personnages, elle semble quand même un peu longue (50 minutes). Mais ce n'est pas ça qui m'a empêchée de mettre la note maximale. Je reproche juste au réalisateur d'avoir voulu à tout prix nous mettre un échantillon complet de la population américaine dans ce métro (les délinquants, le couple noir, le couple juif, le couple de bourgeois WASP, l'homosexuel, les militaire, le SDF, l'alcoolique...). C'est toujours un peu énervant ce genre d'échantillonnage, parce que ça fait catalogue et il manquera toujours des sous-catégories : pourquoi pas un autiste, un nain, un drogué, une nonne, un ouvrier... ? C'est sans fin. J'aurais préféré voir une quinzaine d'individus lambda et leurs réactions quand ils sont agressés.
Mais on sent que ce ne sont pas seulement les thèmes de la lâcheté et de l'individualisme qui intéressaient Larry Peerce. Il cherchait aussi à faire les portraits des différents groupes d'individus qu'il a choisis et d'aborder en même temps le racisme, l'homophobie, le machisme, etc. C'est là que ça me plaît un peu moins, ce côté documentaire sociologique, un peu pédagogique sur les bords. Mais ce n'est pas un "défaut" qui m'a empêchée d'apprécier énormément le film.
Parce que la deuxième partie est une tuerie, une énorme baffe qui vous fait immédiatement oublier l'exposition un peu trop longue et fastidieuse qui l'a précédée.
A partir de la moitié du film, on se retrouve enfermé dans une rame de métro avec les dix-sept passagers présentés au début (plus un SDF endormi dans le wagon) pour cinquante minutes extrêmement éprouvantes de harcèlement physique et moral d'une violence inouïe et d'un réalisme insoutenable. Les deux délinquants vont s'attaquer à chaque passager - et le groupe sociétal qu'il représente - l'un après l'autre, le poussant dans ses retranchements jusqu'à son effondrement complet ou une éventuelle réaction. L'horreur de la situation provient autant du plaisir sadique qu'en tirent les tortionnaires que de la capitulation humiliante et douloureuse des victimes.
Dans le duo de tortionnaires, il y a évidemment un chef, Joe Ferrone, le seul dont on connaîtra le nom complet, et un suiveur qui s'occupera de l'homosexuel avant de laisser sa place à son chef. Les deux sadiques sont joués avec un réalisme effrayant par Tony Musante et Martin Sheen dont ce sont les premiers rôles au cinéma (!) Courageux d'accepter de tels personnages pour ses débuts. Le meilleur compliment que je pourrais leur faire, c'est qu'on dirait qu'ils ont fait ça toute leur vie. Tony Musante, que je ne connaissais pas, m'a particulièrement impressionnée. Il terrorise ses victimes en alternant brutalement les humeurs, passant sans prévenir d'une sympathie feinte à un accès de fureur incontrôlable (voir l'extraordinaire confrontation avec le militaire).
Les acteurs qui jouent les victimes terrorisées ne sont pas en reste. Dans le casting, on rencontre Beau Briges, Thelma Ritter et même une toute jeune Donna Mills ("Côte Ouest", vous vous souvenez ?).
Si le film garde une incroyable efficacité aujourd'hui, c'est grâce à l'extrême réalisme de la violence, de la lâcheté des personnages et des deux voyous. La même scène pourrait se passer aujourd'hui, avec les mêmes scènes de violence, la même lâcheté des victimes et les mêmes ordures. Deux délinquants d'un côté et NEUF hommes (dont quatre jeunes !) en bonne santé de l'autre, et même pas de réaction groupée, ça interroge. Mais le film est percutant parce que c'est comme ça dans la réalité, il n'y a pas de héros qui distribue des bourre-pifs.