Accroche : Dans un monde ténébreux qu’on devine post-apocalyptique, une petite fille aux cheveux blancs serre sur son ventre un œuf mystérieux, son plus cher trésor. Elle survit en visitant des villes désertées pour trouver des restes de nourriture. Elle y rencontre un homme portant une arme en forme de croix…
Sexymètre : RAS
Violencomètre : RAS
Inclusimètre (racisé, LGBT, handicapé): RAS
Bechdel test (test de sexisme): loupé
L’œuf de l’ange (Tenshi no tamago) est un film animé, sorti au Japon en 1985, était inédit en France jusqu’à l’année dernière, où il a bénéficié d’une restauration soignée et d’une sortie cinéma (assez confidentielle). Oshii Mamoru (Ghost in the shell) en est le réalisateur. L’aspect visuel est assuré par Yoshitaka Amano, peintre que l’on connaît principalement en occident pour les couvertures des livres et l’adaptation en long métrage de Vampire hunter D ou encore les design de Final fantasy. Une affiche pareille m’a évidemment tout de suite vendu du rêve.
Petit avertissement : ce film est un objet cinématographique tout à fait atypique, expérimental et intensément contemplatif. Pour l’apprécier, je pense que c’est mieux d’avoir un peu de bagage cinéphilique, d’avoir déjà vu auparavant des films lents et oniriques. Un public qui n’aurait biberonné qu’à des films récents qui font boum boum et baise baise à deux cent à l’heure n’aurait, à mon humble avis, que peu de chance d’entrer dans Tenshi no tamago et s’ennuierait bien vite.
Bref allez-y mais allez-y avertis, pas comme les couillons qui vont voir un film estampillé expérimental et film d’auteur et qui reviennent nous casser les œufs dans leurs critiques en disant qu’ils se sont fait chier. [/snobisme off]
J’ai trouvé ce film merveilleux à tous les niveaux. Sitôt fini, j’ai eu envie de le revoir mais je n’en ai malheureusement pas eu l’occasion. J’en suis sortie avec l’impression d’avoir fait un magnifique rêve sombre, d’avoir découvert une sorte de mythe mystique du fond des âges. Le film m’est apparu comme un objet sensoriel beaucoup plus que narratif, un peu comme Rêve de Kurosawa. Ma copine a très bien résumé cela en disant du film « Je n’ai pas cherché à le comprendre, je l’ai simplement ressenti. ».
Tenshi no tamago ne comporte que peu d’histoire. Le film consiste en un enchainement de scènes surréalistes et montre seulement deux personnages qui constituent des archétypes. Il y a extrêmement peu de dialogues. Aucune clé de compréhension ne sera donnée, laissant l’ensemble à l’interprétation du public. Le cœur du film, ce sont d’avantage ses symboles, nombreux et souvent bibliques, et son ambiance gothique et sombre, soulignée par une bande son que j’ai trouvée très immersive. Visuellement, c’est vraiment très beau. Chaque plan est ciselé comme un tableau. Le style graphique élégant d’Amano est parfaitement rendu ; l’animation est gracieuse et soignée. La magnificence des graphismes, de la musique et de l'ambiance onirique et mélancolique se combinent pour faire de ce film une sorte de poème hypnotique.
Le film ne donne aucune piste d’interprétation et Oshii n’a jamais, à ma connaissance, révélé quoi que ce soit sur le sens du film. Certain.e.s en concevront peut-être une frustration mais je pense quand à moi que les artistes n’ont aucune obligation de nous céder les clés de leurs œuvres. Cependant, comme le film est riche de symboles, on peut voir ça comme un puzzle et formuler des hypothèses donc les miennes sont en spoilers, s’il y en a qui veulent comparer avec les leurs. N’hésitez pas à papoter en commentaire sur le sujet !
*********** UN SPOILER VAUT MIEUX QUE DEUX TU L’AURAS *****************
Je vois la petite fille comme une force de vie, cherchant à donner à son monde en ruines un nouveau commencement. Les symboles de vie (et de féminité) autour d’elle sont nombreux : son ventre de fausse femme enceinte lorsqu’elle transporte l’œuf, sa collection de flasques aux formes rondes comme des matrices, contenant de l’eau source de vie. Elle m’apparaît presque comme un messie attendant l’avènement de son dieu, et y plaçant tous ses espoirs et toute sa foi. Je pense que, ayant trouvé le squelette géant ailé, elle s’attend à voir sortir une créature similaire de l’œuf. Elle le couve, et attend son avènement en le protégeant et en stockant de l’eau, espérant qu’il ranimera le monde mourant. L’homme brise littéralement les rêves de l’enfant. Le gouffre dans lequel elle tombe symboliserait alors son désespoir. Mais, même dans la mort, elle reste porteuse de vie puisqu’elle libère des œufs. Sa pétrification et son départ dans le vaisseau cathédrale à la fin pourrait signifier qu’elle a accédé à un statut divin et donc, en quelques sortes, triomphé de son ennemi. Plus généralement, la petite fille pourrait symboliser l’espoir fragile de Oshii de retrouver foi en l’avenir, voire la foi religieuse.
Passons aux puissances de la mort. La présence des pêcheurs sinistres, portant leurs cannes à pêches comme des armes, me laisse penser que le monde a été ravagé par une guerre totale et qu’ils sont des fantômes, rejouant leur vie, inconscients d’être morts. Les poissons seraient la vie qu’ils s’obstinent à vouloir détruire, voire même le symbole de la surexploitation des ressources naturelles. On peut penser qu’une grande partie des forces de destruction était automatisée, comme en témoigne le défilé de tanks rouges. L’homme symbolise à la fois la destruction et la masculinité, comme en témoignent son arme et le fait qu’il descende d’un tank extrêmement phallique. Je pense qu’il est celui qui ne croit en rien et qui vient mettre fin à l’espoir. Il est le dragon, le serpent biblique qui trompe son ennemi pour mieux le trahir. D’un point de vue général, l’homme pourrait symboliser la noirceur du monde, la peur de l’avenir ou de la mort par Oshii.
Les symboles bibliques sont légion dans ce film intensément mystique. L’eau, sans cesse montrée à l’écran, est celle du déluge, comme le confirment les toutes dernières images du film, qui laissent apparaître une arche dérivant à travers l’espace. L’apocalypse a eu lieu. Le monde détruit est demeuré vide, à l’exception de l’enfant et de l’homme, Adam et Eve, ou Noé et Naama. L’homme porte une croix et raconte un passage de la Bible mais le met aussitôt en doute. Le le vaisseau spatial que l’homme regarde atterrir au début et décoller de nouveau à la fin ressemble à une cathédrale gothique. Le symbole du poisson, présent sous la forme des poissons fossiles et du vitrail, est également un motif chrétien, quoique désuet. Wikipedia nous indique qu’en grec, le mot poisson, ichthus, est formé des initiales des mots « Iēsoûs Khristòs Theoû Huiòs Sōtḗr », soit « Jésus-Christ, Fils de Dieu, [notre] Sauveur ». L’ensemble du film peut, du coup, être vu comme une parabole biblique.