En 1966, John Frankenheimer, adepte des défis cinématographiques, réalise sans doute son film le plus ambitieux et le plus insolite, sûrement le plus déjanté de sa filmographie. Il s'agit d'un trip gigantesque et nauséeux où le réalisateur n'a pas peur de franchir certaines limites, un film qui explore un aspect fantastique étrange, sur l'identité humaine et le questionnement existentiel, Frankenheimer pose tout ça de façon dérangeante et malaisante. Ce malaise commence dès le générique de Saul Bass, conçu avec des objectifs déformants et des gros plans anamorphiques sur des visages humains qui créent des distorsions inquiétantes accentuées par la musique oppressante de Jerry Goldsmith... ça donne imméditament le ton, tout le film va être baigné par une ambiance de cauchemar paranoïaque, tout au moins dans la première partie qui concerne le quinquagénaire incarné par John Randolph.
La seconde partie verse un peu plus dans certaines conventions hollywoodiennes de l'époque, mais reste quand même bizarre. Le quinquagénaire passe une sorte de pacte faustien avec une société secrète qui lui offre une nouvelle identité et un nouveau visage, rajeuni ; il se réveille alors sous les traits de Rock Hudson, mais celui-ci va connaître alors une descente aux enfers progressive en pénétrant dans un univers claustrophobique construit de toute pièce par la société secrète, avec des règles qu'il doit respecter. C'est là que ça commence à déraper et qu'il comprend qu'il n'est pas fait pour cette nouvelle identité.
Frankenheimer profite de cette crise de la cinquantaine pour dresser une charge contre la société américaine consumériste, et les mirages du rêve américain, car la nouvelle vie de l'ex-quinquagénaire est devenue superficielle et aussi angoissante que la première. Ceci permet à Frankenheimer de récupérer l'émergence de la contre-culture hippie par une scène de bacchanale nudiste complètement délirante, et un peu longue, ça s'inscrit dans la mouvance de l'époque.
Rarement Rock Hudson qu'on imagine mal dans un tel rôle, tranchant avec ses rôles d'aventuriers charmeurs, n'a été aussi bon, et pourtant au départ, le réalisateur n'en voulait pas, il s'est laissé convaincre par son agent et il a bien fait car Hudson est remarquable dans ce rôle de type perdu au sein d'un monde qui n'est pas le sien. Bien secondé par un casting de bons seconds rôles comme Murray Hamilton, John Randolph, Will Geer, Richard Anderson ou Jeff Corey, Rock Hudson avait cependant des prédispositions car il fut l'acteur de somptueux mélodrames de Douglas Sirk.
Le film surprend aussi par sa scène finale abrupte et tétanisante, c'est un film qui possède un côté expérimental et une froideur peu courante à l'époque, avec un aspect technique très insolite (gros plans multiples, caméra fixée sur l'épaule des acteurs, cadrages déformants à courte focale, photo au noir & blanc contrasté de James Wong Howe, un des maîtres du n/b), sans oublier la musique angoissante de Jerry Goldsmith. Un film rare, méconnu, resté longtemps invisible, peu diffusé à la télé, qui reçut un accueil glacial au Festival de Cannes 1966, mais qui deviendra ensuite un film culte.