Tourné en 1969 juste après le Printemps de Prague, ce film n’est finalement sorti (et présenté en compétition officielle au festival de Cannes) qu’en 1990, après la chute du mur de Berlin. Karel Kachyňa a bénéficié d’une brève période de détente pour réaliser L’oreille qui fut interdit avant même sa sortie. Le film présente un couple rentrant d’une réception où ils ont côtoyé tous les proches du pouvoir, alors qu’ils réintègrent leur logement dans un pavillon pragois, à une heure avancée de la nuit. L’action se situe avant 1969 et montre l’ambiance dans un milieux trouble où les protagonistes tentent de défendre leur position. En effet, Ludvik (Radsolav Brzobohatý) est vice-ministre. Sa femme Anna (Jiřina Bohdalová) ne travaille pas (leur enfant dort déjà quand ils rentrent).
La situation de Ludvik est au centre de l’intrigue. Ce qui nous ramène au titre L’oreille (titre original Ucho) qui nous fait comprendre que chez eux, Anna et Ludvik considèrent qu’ils sont constamment sous écoute et doivent donc se méfier de ce qu’ils disent. Bien entendu, l’habitude aidant ils ont leurs stratégies, en s’isolant sur le balcon au besoin. A noter quand même qu’ils n’ont semble-t-il jamais cherché à aller plus loin, pour trouver des micros cachés par exemple. Rester constamment surveillés fait partie des principes de base dans leur milieu. S’ils en doutaient encore, il leur suffit de jeter un coup d’œil par la fenêtre. En effet, une voiture stationne non loin de là, avec plusieurs personnes à l’intérieur. D’ailleurs, ces messieurs ne font pas qu’attendre, puisque par moments ils sortent. S’intéresseraient-ils à ce qui se passe chez les voisins où Ludvik et Anna observent de la lumière. A cette heure ??? La seule présence de cette voiture inquiète. L’action de ses occupants s’avère assez trouble.
De nombreux détails accentuent le malaise d’Anna et Ludvik qui ne date pas d’hier. Ce qu’on voit de la réception, par ce que Ludvik s’en remémore, contribue à faire monter la tension. Souvent montrées en caméra subjective, dans des plans assez rapprochés où la caméra observe à droite, à gauche, des scènes rendent palpables la nervosité de Ludvik qui tente de fixer des détails révélateurs. Le malaise vient aussi du fort contraste entre l’ambiance sombre à la maison (panne d’électricité quand ils rentrent) et la luminosité à la réception. On comprend que des bruits ont couru et que Ludvik a appris au vol que son ministre de tutelle venait de se faire limoger. Dans ces conditions, que devient la position de Ludvik au ministère ? Et son avenir ? A ce propos, il se souvient de son travail récent : il est question d’un certain rapport auquel il a beaucoup contribué à la demande expresse du ministre. Mine de rien, Ludvik s’est arrangé à la réception pour glisser quelques mots laissant entendre que les décisions revenaient à l’ex-ministre, alors qu’il conserve à la maison des documents de travail sur le sujet…
Le film s’attache à montrer les effets de cette supposée surveillance constante (supposée, parce qu’il faut imaginer les moyens techniques et humains nécessaires, une moitié des citoyens écoutant l’autre moitié…) pour mettre en scène ses conséquences qui sont aussi bien d’ordre collectif que d’ordre individuel. La société pragoise est devenue le théâtre d’un jeu (dangereux) où la seule vraie règle consiste à se méfier de tout et de tous. Ainsi, à la réception, malgré un décor luxueux, une ambiance lumineuse et de quoi se sustenter à l’envi (alcool notamment), les conversations et les allées et venues s’avèrent lourdes de sens, ou bien d’une banalité affligeante. La mésentente conjugale de Ludvik et Anna se traduit par un louvoiement qui les sépare dès leur arrivée sur les lieux. L’avantage, c’est qu’ils ont deux points de vue bien différents à explorer une fois de retour chez eux. Le naturel expansif d’Anna ressort avec son ivresse. A la réception, elle n’en a fait aucun mystère, ce jour-là marque le dixième anniversaire de son mariage avec Ludvik… sans que cela lui apporte quoi que ce soit de gratifiant et surtout pas la moindre information significative.
D’ailleurs, le cadeau qu’elle attend pour cet anniversaire, c’est ce que Ludvik ne peut pas lui refuser cette nuit, d’autant plus que leur intimité se situe à un niveau particulièrement faible, ce qu’elle ne se prive pas de lui rappeler. Dans son état d’ébriété, la gravité de la situation échappe un peu à Anna qui a de plus en plus de mal à se tenir tranquille. Son côté provocateur l’amène à hurler quelques phrases bien senties pour ceux qui sont censés écouter, car elle considère qu’ils connaissent tout cela depuis longtemps.
Le film peut donc se voir aussi bien comme une dénonciation du régime politique ayant longtemps prévalu en Tchécoslovaquie, mais aussi comme un film d’angoisse où la tension et le doute ne font que s’amplifier. On comprend que l’état d’esprit général en vigueur dans la société pragoise à fait d’énormes dégâts. L’hypocrisie règne en maître et les têtes valsent à tout va. La ligne du parti dictant tout, on peut se demander qui la fait, même si on se doute d’où viennent les directives. A la réception du soir, tous adhèrent certainement au parti. Alors, qui décide quand et pourquoi tel ou tel devient indésirable ? On se doute également que les personnes écartées ne se retrouvent pas simplement éjectés de leur poste et du parti. Ce flou sciemment entretenu rend l’atmosphère pesante car on ne sait jamais (nous spectateurs comme les protagonistes) d’où et de qui peut venir ce qui mènera à la disgrâce.
Une telle ambiance de suspicion perpétuelle use forcément et elle est probablement à l’origine de la ruine du couple formé par Ludvik et Anna. Cette dernière ne supporte plus le comportement de son mari exclusivement préoccupé par sa situation de vice-ministre. En même temps, nul doute que cette situation leur permette de vivre dans un pavillon qui doit être réservé à une élite de privilégiés, ce qu’Anna ne peut pas ignorer.
Ceci dit, quand la tension culmine et qu’Anna craint que Ludvik lui soit enlevé d’un instant à l’autre, elle retrouve un comportement qui montre son attachement profond, probablement un reste de leurs meilleurs moments. A moins qu’elle ne réagisse égoïstement en s’affolant à la perspective de devoir affronter la suite des événements sans le soutien de Ludvik dont elle a quand même l’habitude.
Techniquement, le film est dans un beau noir et blanc. Il bénéficie des interprétations sans faille de ses deux protagonistes principaux. Sa réussite doit à un scénario intelligent cosigné Jan Procházk et Karel Kachiňa, ce dernier se montrant inspiré dans sa mise en scène qui orchestre une ambiance de plus en plus anxiogène (à laquelle contribue merveilleusement la musique à tendance régulièrement dissonante de Svatopluk Havelka). On peut même voir par moments des touches d’un humour bien grinçant.
Pour nous spectateurs qui visionnons ce film avec un œil d’entomologiste, la réaction naturelle est de se demander comment des êtres humains ont pu concevoir un tel système paranoïaque et y vivre avec cette angoisse constante. Et puis, on réalise que nous-mêmes sommes humains. La seule distanciation possible est de se dire qu’il s’agit d’une fiction en rapport avec une réalité datant d’un demi-siècle. Depuis, l’humain s’est élevé en envoyant quelques-uns de ses représentants marcher sur la Lune et on a même envoyé des sondes avec des messages de paix à destination d’hypothétiques civilisations d’outre-espace. A vrai dire, n’est-ce pas une autre manifestation de l’hypocrisie humaine ? La vraie honnêteté ne consisterait-elle pas à accompagner un message de paix (pour l’intention) d’une copie d’un film comme celui-ci, pour montrer de quoi l’être humain est capable ?