A chaque fois que je prends l'avion j'ai une tradition. Enfin pour parler dans le jargon clinique ambiant, j'ai un Trouble Obsessionnel Compulsif. Quand ma ceinture est bouclée, que nous sommes sur le point de décoller, dans le couloir en ligne droite et que l'avion amorce une impulsion, je dis toujours à la charmante personne à mes côtés "cette réplique" qui a le don de calmer mon angoisse passagère. C'est comme embrasser un crucifix ou une photo de Marco Verratti. Je sais qu'il ne m'arrivera rien si je n'oublie pas de prononcer cette référence à La Chèvre. Certainement le meilleur film de Francis Veber.
Aucun de ses autres films avec Depardieu Richard n'a cette forme de grâce. La mécanique du duo des Compères et des Fugitifs est trop usée. Avec la Chèvre une alchimie se produit instantanément, et Veber y est pour beaucoup. Réputé intransigeant, chiant, pas conciliant, la méthode de travail de l'auteur du dîner de con va donner une nouvelle dimension à Pierre Richard. Trop habitué avec Yves Robert à faire ce qu'il veut, à surjouer les gaffeurs, le comique se trouve le plus souvent en roue libre (Le coup du parapluie, les malheurs d'Alfred, Je ne sais rien mais je dirai tout...).
Avec Veber, il doit recommencer une prise plusieurs dizaines de fois. Mais c'est le prix pour inculquer la nuance. Les situations étant déjà exubérantes, il ne fallait pas en rajouter des caisses. Et Veber a épuré le jeu de Richard de la meilleure des manières. Supprimer les grimaces et les bafouilles, pour exploiter une facette comique plus en adéquation avec la finesse Veberienne. Le scénariste de génie va exploiter de la meilleure de manière le côté ultra énervant de Pierre Richard. Cette petite autosatisfaction touchante, son image complètement fausse de lui même. Le rigolo qui se prend les pieds dans le tapis pour faire rire, laisse la place à un pauvre type qui se croit normal, voire cool. C'est une étape gigantesque pour le Distrait.
Si Pierre Richard avait du jouer la scène du chariot de l'aéroport avec un autre réalisateur, ça aurait donné un truc visuel vaguement chaplinien, avec un chute accidentelle du type a qui il prend le chariot sur une musique de Cosma. Avec Veber, ça donne un morceau d'histoire. L’œil médusé de Depardieu dans la plupart des scènes est également fantastique. Mais c'est bien la métamorphose de Pierre Richard qu'il faut observer.
La chèvre est également le maître étalon de la comédie française d'aventure dépaysante. Il y avait eu l'Homme de Rio, le sauvage, On a volé la cuisse de Jupiter, il y aura l'africain, Vanille fraise, ou le Jaguar du même Veber, et le Boulet. Aucune ne bénéficie de cette puissance, de ces dialogues pesés au gramme prêt.
Au fait j'ai un autre TOC, quand je m'apprête à manger des œufs... je peux pas m'empêcher de les trouver trop salés.