Quelle surprise peut-il encore y avoir aujourd'hui dans un film d'enlèvement ou de prise d'otage ? Cette Corde au cou n'est pas le premier à se livrer à l'exercice et ne sera certainement pae dernier. On pourrait presque se fier à la seule affiche pour savoir ce qu'on va nous raconter. Un homme qui semble en menacer un autre ; un policier en arrière-plan ; centrage de l'image sur l'agresseur associé à ce titre, « la Corde au cou » : tout ça sent grandement le thriller social qu'on a déjà tous vus. Et ce ne serait pas la première fois que Gus van Sant se lancerait dans un projet plus que classique. Et pourtant...
Pourtant, au-delà des qualités formelles évidentes qui lui permettent de poser son atmosphère et de ferrer tout spectateur bien luné, cette Corde au cou suscite aussi et surtout l'intérêt du fait d'une entreprise au long cours qu'il mène presque pernicieusement et qui a pour principal mérite d'installer un certain malaise. C'est que la formule a beau être connue que Gus van Sant en joue malgré tout, notamment en brouillant quelque peu les lignes.
D'un côté on souligne le caractère psychotique du preneur d'otage mais, de l'autre, on insiste sur le caractère fondé et réfléchi de sa démarche. Le film va même plus loin au fur et à mesure qu'il avance, posant carrément l'action du psychopathe comme pertinente au regard des mécanismes qu'il sollicite, au point même qu'on se demande si notre preneur d'otage ne va pas obtenir gain de cause ; voire même s'il ne serait pas souhaitable qu'il l'obtienne.
Et c'est dans cet aspect là que cette Corde au cou finit par générer sa singularité. Parce qu'au bout du compte, dans toute cette affaire, tout un chacun est, à sa façon, preneur d'otage et pris en otage à la fois. Il y a bien évidemment le banquier qui braque autant un crédit sur sa victime que l'autre lui braque un flingue. Mais c'est aussi le cas de ce DJ qui se retrouve médiateur malgré lui tout en prenant son propre public en otage du fait qu'il lui impose un narratif dans cette affaire. Même la police se retrouve dans une position de malfaiteurs par sa manière de chercher à interférer dans l'accord à l'amiable entre le procureur et le preneur d'otage.
En définitive, il y a à la fois une égalisation des torts mais aussi une normalisation des raisons de chacun qui participe à installer à la longue un malaise certain. Un malaise qui, pour ma part, n'a pas été pour me déplaire.
Car que ressort-il, au bout du compte, de toute cette affaire si ce n'est une Amérique aux contours moraux aussi incertains ?
Autoriser par la loi une type de prise d'otage mais pas l'autre ; concevoir qu'on puisse contracter tout et n'importe quoi auprès de n'importe qui et que ça puisse avoir une valeur juridique intangible, ou bien pouvoir penser qu'un bon coup de fusil peut tout régler, que ce soit dans la nuque d'un businessman ou dans la tempe d'un forcené : tout dans ce film est, à un moment donné, considéré comme envisageable, souhaitable, réalisable. Et que ce film finisse ainsi...
...avec le fait que Karitsis soit innocenté par la justice...
...participe grandement à installer le malaise jusqu'au bout, nous laissant repartir d'ailleurs avec lui, une fois la projection finie.
D'habitude, il est toujours de bon ton pour ce type d'histoire de se conclure en rétablissant un ordre moral, qu'on ait donné des gages au contrevenant ou pas. Or, en ne pliant pas à cette injonction, Gus van Sant permet de ne pas clore l'affaire, et surtout de ne pas réduire la question du jugement aux seuls protagonistes du premier cercle de cette histoire. À ne juger catégoriquement personne, le film, au final, invite au jugement de tous, ou plus exactement au jugement de tout un ensemble ; d'une société en son entier.
Ainsi, sans adopter la férocité de ton d'un cinéma des Coen, Van Sant parvient néanmoins, avec cette Corde au cou, à produire une satire vénéneuse qui donne à percevoir de quoi le patient collectif est vraiment malade.
En cela, l'œuvre, en plus d'être plaisante formellement parlant, parvient néanmoins à générer cet inconfort souvent salvateur mais que beaucoup d'auteurs préfèrent glisser sous la table. Et c'est pour ce genre d'audace sournoise que des vieux éléphants comme Van Sant restent encore aujourd'hui indispensables.