A travers les années, je picore le corpus de David Lean, de Lawrence of Arabia dans mes années lycée à The Bridge on the River Kwai durant mes études, en passant par Doctor Zhivago au début de cette décennie. Et le constat est toujours le même : des fresques monumentales qui flattent autant l’esprit que la rétine. Autant dire que je m'attendais au film qui nous intéresse ici avec un enthousiasme effréné.
Ryan’s Daughter se découvre comme une tragédie antique, avec ce que cela comprend de fatum, d’injustices et d’amours impossibles. Chaque personnage se heurte à un mur, celui d’une vie trop étroite, trop encloisonnée. Rose pense avoir tout vu mais se retrouve face à une faim qu’elle ne comprend pas. Charles quant à lui en sait trop pour la toute petite boîte dans laquelle il s’est enfermé. Leur relation amoureuse est ainsi douce, sincère, et la femme parvient à respecter son mari dans l’adultère tandis que ce dernier la baigne de son inconditionnelle bonté, issue d’une sage singulière en ces lieux.
A côté de cela, le parallèle est dressé entre le soldat vidé de sa substance, boiteux, et Michael, l’idiot du village, boîteux également, qui lui est rempli à ras bord d’émotion mais que personne ne considère, sauf le père Hugh. Un prêtre comme figure centrale, pilier de la communauté qui manie bon conseil et sévérité nécessaire au maintien de l’ordre et du cadre, père de substitution pour une Rosy dont le géniteur est un veule la jetant en pâture à la meute déchaînée.
Une meute qui elle aussi n’est que le fruit de l’isolement. A Kirrary, on juge sur les ragots qui tournent en boucle, on se dresse face à un ennemi dont on ne sait rien si ce n’est la virulence que lui accordent ces indépendantistes, manipulateurs qui usent de la crédulité des locaux pour parvenir à des fins extérieures à cette communauté. Dans l’ignorance et l’ennui, on prête l’oreille à qui veut bien l’abreuver de paroles qui pourraient divertir.
Cette magnifique fresque romantique se pare de magnifiques tableaux de plages où sable et flots scindent le cadre et noient des personnages infimes, se ponctue d’une tempête époustouflante qui fait frémir pour la sécurité des acteurs, se noircit des images d’une ville délaissée par la société et le temps… Et tout cela est porté par la magnifique partition de Maurice Jarre. Il n’existe pas meilleure publicité pour l’Irlande sauvage.
C’est sans réelle surprise que David Lean parvient à nouveau à bouleverser, tant par la teneur d’un récit riche en émotion, que par la magnificence de la forme déployée, bijou de tous les instants.