Film ô combien singulier et ô combien exigeant ! Il est dur de parler d'un tel film, un film que l'on pourrait véritablement qualifier de ‹‹film à expérience››. Je l'ai trouvé inégal, mais admirable.
L'oeuvre porte bien son titre car il s'agit effectivement d'une grande aventure. Une grande aventure au sein de la Nature, montrée non pas dans ce qu'elle a de plus beau ou mystérieux, mais dans ce qu'elle a de plus vrai. Et c'est justement pour cela que ça devient beau. Beaucoup de réalisateurs ont fait des films sur la communion de l'homme et de la nature. Je pense notamment au magnifique film de Herzog, Happy People. Mais ici, dans la première moitié du film en tout cas, ce n'est pas l'homme et la nature, mais plutôt la Nature face à l'homme.
En soi, ce que dit le film n'est pas original. Depuis des années, nous condamnons les actes de l'homme, destructeur de la Nature. Depuis Descartes, lorsqu'il affirmait que les hommes deviendront ‹‹maîtres et possesseurs de la Nature.›› Mais j'ai adoré le traitement, j'ai adoré cette première demi-heure. Il y a un très grand travail d'immersion, et le spectateur devient l'animal. On ne peut que ressentir alors empathie et colère. D'autant plus que c'est tellement bien filmé, la beauté plastique du film est assez extraordinaire. Arne Sucksdorff laisse vivre cette nature en totale autonomie, il nous dévoile son visage. La nature est dangereuse.... Le narrateur nous le dit explicitement d'ailleurs, lorsqu'il parle des chiens de garde attachés qui aimeraient tant rejoindre la liberté, une liberté cependant très dangereuse dans la Nature. Mais c'est le propre de la Nature ; et elle finira toujours par reprendre ses droits.
Je trouve néanmoins le film quelque peu inégal. Le tout milieu du film m'a un peu plus ennuyé, m'a moins parlé en réalité, même si c'est une partie essentiel pour le déroulement du film, et qui reste admirable. Le réalisateur essaie de jouer sur les contrastes entre la vie dans la Nature, et la vie de l'Homme. Ce ne sont pas des moments ratées, loin de là, et il servent le film et son évolution, mais j'ai trouvé que l'intensité énorme du début chutait quelque peu... Jusqu'à cette amitié magnifique entre Anders et cet animal ‹‹Utti››. Et si le film nous montrait la Nature face à l'homme, il y a bien une communiant naissante, et qui se fait par le prisme de l'innocence d'un enfant. Un enfant loin de comprendre tous les enjeux, un enfant qui n'est pas encore devenu homme, et qui est resté enfant, et qui est sensible à toute cette beauté, à toute cette vie que les Hommes ne voient pas. Car là, la communion se fonde surtout entre L'homme et les bêtes qui vivent dans la Nature, plutôt que la Nature elle-même. Et c'est une nuance importante.
Le film ne m'a malheureusement pas atteint dans son entièreté mais seulement par séquences, mais des séquences d'une sincère beauté, et d'une très grande originalité. J'ai été conquis par le final ; quoiqu'il arrive, la Nature reprendra toujours ses droits. L'Homme n'est pas éternel ; la Nature vivra toujours sur Terre, et elle finira toujours par triompher, même s'il elle est menacée, tiraillée, brisée. Elle est vouée à gagner... mais attention tout de même aux croisades que l'homme pourrait entreprendre pour éviter cela. C'est une drôle de guerre. La Nature est le joyau, est le temps protecteur. Un temple en danger. Et Baudelaire résume finalement tout, dans Les Fleurs du mal, à partir de l'un de ses plus beaux poèmes, ‹‹Correspondances››. C'est une conclusion parfaite ; il y a aussi une correspondance de l'oeuvre Sucksdorff avec le texte de Baudelaire.
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.