Difficile de cerner cet ovni cinématographique qu’est le dernier film de Davide Manuli, La Légende de Kaspar Hauser. Trip sous acide, clip philosophique sur fond de musique électro, réflexion sur la dégénérescence du monde contemporain… Le film est un peu tout ça à la fois.

C’est avant tout une variation surréaliste sur le mythe de Kaspar Hauser, cet adolescent à demi-sauvage surgi de nulle part dans l’Allemagne du début du XIXème siècle. Fils probable de la princesse Stéphanie de Beauharnais, il est surtout, dans l’imaginaire collectif, l’incarnation d’un état d’inadaptation au monde contemporain. Cinéaste de la marginalité, Werner Herzog s’empare du sujet en 1974 dans L’Énigme de Kaspar Hauser et en livre une version humaniste, sous une forme quasi documentaire empreinte de poésie.

Le film de Manuli est encore plus radical, par son parti pris onirique. Sans repère spatio-temporel (l’action se situe sur une île à une époque indéterminée), le film ressemble à une allégorie à la sauce techno sur la régression du monde contemporain. Rejeté par les flots, le casque vissé sur les oreilles, Kaspar Hauser s’éveille à la vie au son des pulsations de la musique électronique. Il est en quelque sorte le devenir-électro de la jeunesse contemporaine, croquée sous les traits d’une punkette androgyne en transe perpétuelle s’exprimant par mono-syllabes. Adopté par un shérif idiot, Kaspar est accueilli d’un mauvais œil par les quelques personnages rescapés sur l’île, qui sont autant de modèles décadents : un prêtre drogué aux nombreux vices, un dealer/gourou, une prostituée, un serviteur légèrement monstrueux, une duchesse ˵fin de race˶… Kaspar apparaît ainsi comme le fruit gênant d’archétypes postmodernes.

Résolument critique, le film n’est pas pour autant plombé par sa dynamique allégorique, car c’est avant tout une expérience de cinéma. L’entêtante musique de Vitalic, qui se substitue quasiment aux dialogues, provoque une adhérence hypnotique au récit. Et plastiquement, le film est magnifique : le décor somptueux – qui fait par ailleurs figure d’univers mental – est saisi dans un noir et blanc puissant illuminé par le soleil de Sardaigne, faisant ressortir la majesté de lieux propices à la démesure et à la folie. On pense d’ailleurs au beau Signes de vie, de Herzog (dont l’influence est évidente), dans lequel un jeune soldat allemand perd progressivement la raison, confronté à lui-même sur une île dépeuplée. Mais ce qui apporte au style de Davide Manuli une touche si personnelle, c’est ce recours à l’absurde qui structure l’histoire du début à la fin. En témoigne notamment cette scène géniale dans laquelle Vincent Gallo/shérif se livre à un battle de danse contre son double Vincent Gallo/dealer, avant de se procurer un shoot bien mérité… Au bout du compte, on aurait presque envie d’accompagner Kaspar dans son paradis électro noyé de lumière, petit îlot de régression contemporaine, si lointain et si proche.
cinematraque
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le 9 sept. 2013

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