Tout a foiré, tout a vraiment foiré.
C’est un peu le sujet du film et c’est un peu le destin qui a été réservé à Heaven’s Gate.
On dit souvent que le film a été massivement rejeté par le public américain. La vérité c’est que les américains ne l’ont purement et simplement pas vu.
Ils ont nié l’existence de ce chef d’oeuvre absolu.
Chef d'oeuvre qui reste donc l’un des échecs financiers les plus retentissant de l’histoire du cinéma américain.
D’abord contextualiser.
On ne peut pas balancer des trucs comme ça sur Heaven’s Gate sans comprendre de quoi il s’agit.
Au moment où Cimino commence à tourner le projet, il vient de récolter un succès critique et public considérable avec The deer hunter.
5 oscars, dont celui de meilleur réalisateur et de meilleur film.
Les statuettes lui seront remises par respectivement Monsieur Francis Ford Coppola et l’immense John Wayne qui cassera sa pipe 2 mois plus tard et dont la remise du trophée sera la toute dernière apparition publique.
On a là, deux figures majeures du cinéma hollywoodien. L’une appartenant au cinéma classique américain, l'autre à la mouvance du Nouvel Hollywood.
Pour Cimino, le symbole est parfait.
C’est-à-dire que ce dernier est non seulement identifié comme faisant partie intégrante de la génération de ce fameux Nouvel Hollywood, mais il fait également pont avec les anciens de l’industrie.
John Ford coule dans ces vaines et la manière avec laquelle il ne cesse d’interroger, à longueur de film, le sens, le fonctionnement et les disfonctionnements de la communauté américaine fait écho à tout un pan de la glorieuse histoire du cinéma hollywoodien.
Adulé, porté au rang de réalisateur star, en ce mois d’Avril 1979 (au moment de la récolte des statuettes dorées), Cimino devient instantanément LE nouveau golden boy d’Hollywood.
Dans la foulée de l’immense succès de The deer hunter, il lance donc le tournage de Heaven’s Gate qu’il a dans les tiroirs depuis un certain nombre d’années.
Michael prépare son coup depuis longtemps !
Et là ça y est, le fruit est mûr, le casting est prêt, les idées sont en tête, les lieux de tournages identifiés, les collaborateurs sélectionnés (tous les techniciens seront les meilleurs d’Hollywood chacun de leur domaine).
Le tournage se passera au coeur des montagnes sapinées du Nord des Etats-Unis, le tournage se passera dans le Montana.
Loin des terres hollywoodiennes et des nouveaux producteurs de Cimino fraichement débarqués dans la célèbre maison des United Artists (fondée notamment par Chaplin).
Ces nouveaux producteurs ne connaissent rien au monde du cinéma, ils viennent à Hollywood uniquement guidés par l’odeur des tonnes de dollars générés par les récents succès de Star Wars et autre Jaws.
Avec Cimino ils pensent tenir la poule aux œufs d’or. Et il vont le payer à prix d’or pour qu’il leur ponde un chef d’œuvre duquel ils tireront, eux aussi, un maximum de dollars. Oh oui, ils vont lui signer un contrat en or massif !
11 millions de dollars pour le film. 7 millions de dollars pour Don Michael (rapporté à la l’inflation, ça ne fait qu’un maigre cachet de 25 millions de dollars pour l’ami Cimino. Colossal…). En plus de ça, ils lui laissent gentiment le petit Director’s Cut qui va bien.
Michael, pas ingrat, fait tout simplement péter le budget pour amener la production à un total mirobolant de près de 50 millions de dollars (près de 200 millions de dollars d’aujourd’hui).
Il fait x4 sur le film et garde son petit cachet bien au chaud.
D’un tournage sensé durer 2 mois, on passe à 7.
Le camp de base est situé à 3 heures de pistes de certains lieux de tournage.
On reconstitue une partie de ville.
On affrète des locomotives d’époque.
On embauche jusqu’à 2000 figurants.
Les phases de préparation sont délirantes. On prépare tout, on analyse tout, on chorégraphie tout.
Quand tout est prêt, on attend la bonne lumière.
Quand on a la bonne lumière, on n’hésite pas à faire jusqu’à cinquante prises de la même scène.
En tout, on tourne 220 heures de rush.
Et tout le monde, dort sur place, bouffe à la cantine. Les techniciens à côté d’Isabelle Huppert, elle-même à côté d’un des innombrables figurants présents sur le tournage.
Joyeux bordel.
Cochon !
Bé oui mais faut voir le travail final.
C’est tout simplement sublime, éblouissant, grandiose, mirifique. 3h40 d’une fresque épique dantesque divisée en 3 actes où tout est magnifié par une réalisation sans limite.
On ne regarde pas un film, on est DANS le film. Aidé en ça par le gigantesque travail de figuration, par les paysages incroyables, par les reconstitutions urbaines flamboyantes, par la générosité palpable d’un tournage pharaonique. Une claque, une vraie !
Sûr qu’on est pas près de revoir ça au cinoche avant un bon bout de temps.
Sûr qu’avec une projection digne de ce nom, cette œuvre d’art enfin achevée clouerait aujourd’hui le bec à n’importe quel pisse-froid qui en 1980 l’avait désigné comme pièce à abattre (notons qu'il aura fallu attendre 2012, soit plus de trente ans, pour que Cimino puisse et accepte de se remettre au travail, pour voir le véritable Director’s Cut).
C’est-à-dire que le principal problème ce n'est pas la forme, c'est le fond.
Le vrai soucis ce n'est pas vraiment la démesure. C'est plutôt le sujet que Don Michael a choisi de traiter.
Le public américain, habitué à se regarder à la loupe, à scruter sa propre histoire au travers du 7ème art, s’est ici retrouvé totalement décontenancé.
Dans ce pays réformateur, il reste des sujets qu’il ne fait pas bon aborder.
Et avec Heaven’s Gate, Cimino a décidé de mettre les pieds dans le plat. Il développe pendant près de 3h40 une histoire mettant en lumière la lutte des classes au pays du rêve américain, du mythe du self made man et de la supposé égalité entre les hommes.
Pour ce faire il utilise le genre western dont il détourne l'objet pour déconstruire le mythe d’une conquête de l’Ouest positive et réjouissante.
Au lieu et place de la classique figuration d’une marche en avant vers le projet, il nous montre ici la violence d’un pays naissant, les luttes internes entre générations migrantes, la pauvreté de petites gens vivant dans des contrées isolées, les balbutiements d’une civilisation reposant en grande partie sur les inégalités de fait entre riches notables établis et bas-peuple famélique.
Cimino s’appuie pour ça sur des faits historiques. Ceux de la guerre du Comté de Johnson dans le Wyoming.
Entre 1889 et 1893, des immigrés de première génération, devenus riches propriétaires terriens, ont constitué et payé une milice de mercenaires texans mandatés (avec l’aval du président US de l’époque) pour tuer de nouveaux arrivants sans le sou. Ces immigrés de deuxième génération, débarqués d’Europe de l’Est, sont venus dans le but de vivre eux aussi leur rêve américain.
Ce rêve deviendra vite un cauchemar.
La première partie du récit est située en 1870, à la fin de la guerre de Sécession, au moment précis où le pays nouvellement réunit aurait pu concrétiser ses propres utopies fondatrices.
1870 où la décennie durant laquelle l’Amérique aurait pu transformer l’essai et devenir cette démocratie ultime, cette terre d’accueil ouverte à tous les vents et promise à tous les damnés de Terre.
1870 où la décennie durant laquelle l’Amérique aurait pu enfin devenir le Nouveau Monde.
Mais les choses ne se passeront pas comme ça, ni en 1870, ni après, ni maintenant, ni jamais. Voilà ce que raconte Cimino.
Il s’appuie pour ça sur le récit de vie de James Averill (Kris Kristofferson), grand bourgeois promis à une vie confortable au sein de l’élite et nouvellement diplômé d’Harvard. Jeune homme plein de fougue et d’intentions louables, il est comme ses camarades de promo encouragé par l’institution à migrer vers l’Ouest américain pour répandre les préceptes d’une Amérique égalitaire et fraternelle. Une Américain dans laquelle tout est possible, tout est réalisable. Mais rien ne sera possible. Rien ne sera réalisé.
C’est ce que montre la deuxième partie du film.
Située 20 ans plus tard, on découvre un James Averill vieilli, alcoolique, qui débarque dans une petite bourgade du Wyoming où il a été administrativement désigné marshall.
Dès son arrivée en ville, tout sent le soufre !
En moins de 5 minutes, on assiste à des actes racistes sur des nouveaux arrivants, on voit quantité d’hommes en arme, une armurerie est pleine à craquer et déjà le cadre idéal d’une lutte communautaire entre deux groupes que tout antagonise.
Cimino va alors passer son temps à disséquer ses personnages.
Dans la pure tradition de la fresque épique, il montre comment ceux-ci évoluent dans le tourbillon d’une histoire qui les dépasse.
Trame « ciminiennes » par excellence, il passe de l’infiniment petit à l’infiniment grand et ne cesse de confronter les histoires de vie au grand récit national américain.
Evidemment tout finira mal. Dans ce grand jeu de massacre personne ne sera épargné.
Ceux qui ont cru aux mythes d’une Amérique salvatrice mourront. Ou pire, ils retourneront à leur classe d’origine la tête remplit d’idéaux perdus, conscient que ces derniers ne se réaliseront vraisemblablement jamais.
Magistral.
Parlons également de la bande son absolument merveilleuse et imprégnée de puissantes tonalités nostalgiques. Un pur chef d’œuvre offert par le violoniste David Mansfield qui est ici au sommet de son art.
Et puis la figure du cercle, omniprésente, qui symbolise la ritournelle incessante de l’histoire. (Rappelons que le film est réalisé à la fin des années 70 au moment-même où l’Amérique finit de digérer les phénomènes d’une contre-culture désormais bel et bien enterrée. Encore des idéaux partis en fumée…)
Et puis Isabelle Huppert.
Et puis Christopher Walker.
Et puis le triangle amoureux.
Et puis les montagnes, les danses et les chevaux, chers à un John Ford qu’on devine convoqué à chacun des plans de ce chef d’œuvre paradoxal du western moderne.
Et puis la fumée, la poussière, le souffle d’un pays encore naissant, balbutiant mais peut-être déjà vérolé.
Et puis l’Amérique.
Dans le même mouvement que le Sorcerer de Friedkin, que One from the Heart de Coppola, que The King of Comedy de Scorsese, Heaven’s Gate sera un échec total. Il sera même un four. Le four parmi les fours. Le four ultime en quelque sorte.
Le film, mutilé par ses producteurs, remboursera avec peine la somme dérisoire de 3 pauvres millions de dollars.
Le Nouvel Hollywood, ses figures de proue et ses idéaux sombrent au détriment d’une Amérique désormais gouvernée par un Reagan revanchard et qui a bel et bien l’intention de tourner la page des années 70 et des introspections stériles.
Let’s make America great again ou le slogan de sa campagne en 1980. Ritournelle.
Et dans tout c’bordel, c’est la superproduction Heaven’s Gate qui prendra pour tous les autres. Cimino sera conspué, désavoué et on ira même, dans certaines tribunes, jusqu’à lui demander de rendre les Oscars reçus pour The deer hunter.
En deux ans à peine, il passera du statut de super-star d’Hollywood à celui de paria.
N’empêche, Heaven’s Gate, western maudit s’il en est, fait aujourd'hui partie de ces œuvres cinématographiques monumentales qui vous secoue comme il faut.
Oeuvre géniale qui nous pousse à penser que notre époque, héritière docile de mécanismes sociétaux dysfonctionnant, aurait peut-être pu être différente.