L'intérêt que j'ai trouvé à La vérité se trouve davantage dans son portrait d'un procès que dans celui qu'il fait de la population française des années 60. Brigitte Bardot, avec son jeu inégal tantôt bon tantôt niais, incarne parfaitement son rôle de cruche dévergondée, illustrant la libération sexuelle sous son versant à mes yeux navrant de jouissance de soi-même en usant d'autrui. On commence par plaindre son amant Sami Frey, d'abord victime de cette liaison instable... jusqu'à ce que le rapport s'inverse et qu'il devienne le bourreau. Et on comprend alors que les deux histoires des avocats sont possibles.

Histoires, c'est le mot, car au-delà de l'opposition quelque peu manichéenne entre les jeunes, artistes, libres, amoureux, et les vieux, qui sont juste vieux et obtus (mais bon, c'est dans l'air du temps), ce qui frappe dans La vérité, c'est bien le procès, ce théâtre où les avocats travaillent à construire une fiction dans le but de donner un sens particulier à des actes qui bien souvent n'en ont pas. Chacun y va de son interprétation des faits, mettant petit à petit de côté l'accusée, qui n'est d'accord ni avec l'accusation, ni avec la défense.

Qu'importe : le seul enjeu est de faire pencher ou non la balance du côté du meurtre passionnel, et pour ce faire les faits ne suffiront pas. Les principes de Beccaria sont alors foulés aux pieds, tandis que l'on passe en revue toute la vie de l'accusée, tirant des conclusions de faits anodins ou au contexte particulier, reconstruisant une histoire d'apparence logique, alors qu'il n'y a pas de vie humaine logique. Et voilà notre héroïne jugée pour la manière dont elle a vécu sa vie plus que pour le meurtre qu'elle a commis, rappelant furieusement par là le procès de Meursault dans L'étranger de Camus (ce que @gallu a déjà fait remarquer avec justesse).

Ce qui frappe aussi, c'est la façon dont le film se termine, en laissant entendre que cette tragédie sera vite oubliée sous le flot d'autres affaires semblables. La phrase du Président de la Cour est aussi édifiante : "Je déclare l'action publique éteinte", comme si créer du sens n'était plus nécessaire une fois l'accusée évincée de l'échiquier... alors que tous ont ignoré sa version des faits pendant le procès. Et la question se pose alors : qu'en est-il de la mère de la victime, elle aussi représentée? S'il y avait une personne qui avait besoin de sens, c'était bien elle.

Une œuvre à découvrir donc, que l'on mettra au côté de Douze hommes en colère, tant pour le thème qu'il aborde que pour son côté théâtral.
RaoulDeCambrai
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à sa liste Collection de films

Créée

le 25 mars 2014

Critique lue 395 fois

RaoulDeCambrai

Écrit par

Critique lue 395 fois

2

D'autres avis sur La Vérité

La Vérité

La Vérité

9

Velvetman

514 critiques

Je suis femme

Premièrement, le film est inspiré d’une affaire retentissante des années 1950 : celle de Pauline Dubuisson. Mais cette fois ci, Pauline est remplacée par un personnage fictif : celui de Dominique,...

le 20 oct. 2017

La Vérité

La Vérité

1

AnkAb

1 critique

Le cinéma peut être dangereux (et ne devrait pas l'être)

Autant le dire tout de suite : cette critique ne porte pas sur le film de Clouzot, en tant qu'objet cinématographique. Tout simplement parce qu'il m'est impossible de le considérer en tant que...

le 10 janv. 2020

La Vérité

La Vérité

9

Eric-Jubilado

6884 critiques

The Walking Dead

1960, République française. Mais ça pourrait aussi bien être la France de Pétain, comme celle vue dans "le Corbeau". Un pays de rats, de vieillards haineux, médiocres, déterminés à tuer dans l'œuf...

le 9 oct. 2018

Du même critique

Ça

Ça

5

RaoulDeCambrai

78 critiques

Un concept prometteur mais un résultat bancal

Attention, les lignes qui suivent sont susceptibles de révéler des éléments importants de l'intrigue. Il semble communément admis sur SensCritique que Stephen King est un écrivain maître de l'horreur...

le 10 févr. 2014

Franz Ferdinand

Franz Ferdinand

7

RaoulDeCambrai

78 critiques

"Tiens, j'écouterais bien Franz Ferdinand. Pour voir."

Franz Ferdinand fait partie de ces albums que même ton père qui ne tolère qu'Elvis Presley dans l'univers du rock accepte que tu le passes dans la voiture familiale. Franz Ferdinand est très, très...

le 22 mars 2012

Around the Fur

Around the Fur

8

RaoulDeCambrai

78 critiques

Around the fur pour le matin

Imaginez une rue ensoleillée, un dimanche matin. Il fait chaud, on a ouvert les fenêtres. Et alors que vous terminez de vous habiller après une douche salvatrice, vous passez cet album, en poussant...

le 27 mars 2012