Le CHOC ! Un film viscéral, obsédant et inoubliable, de ceux qui restent en vous longtemps après la séance.
Hedwig Höss et son mari Rudolf s’appliquent à mener une parfaite, tranquille et ordonnée petite vie de famille. Jonathan Glazer (réalisateur du génial et fascinant «Under the Skin») nous dépeint donc le quotidien des parents et enfants : les conversations à l’heure du thé dans leur jardin fleuri, leurs baignades en rivière le dimanche, les tâches domestiques du jour, leurs petits déjeuners, séance de goûter au bord d’un bassin parfaitement entretenu,... Tout va bien dans le meilleur des mondes, sauf que... leur charmant pavillon se trouve juste à côté du camp d’Auschwitz, dont le papa est en le commandant exigeant, rigide, sévère et scrupuleux. Et la famille Höss s’en accommode comme si de rien n’était.
Jonathan Glazer utilise un procédé assez glaçant et inédit pour dépeindre l’horreur de la shoah : il ne montre RIEN des camps, absolument rien. Il n’y a aucune atrocité filmée en plein cadre. On voit bien quelques toits de bâtiments, les flux-dépotoirs d’une rivière, les cheminées des fours crématoires ou la fumée lointaine d’une locomotive, mais on ne rentre jamais dans le camp. Par contre, on entend en permanence des tirs, des cris, des ordres hurlés, des rythmiques de machines qui émanent du camp nazi. Ce sound-design sans images est parfois agaçant, parfois assourdissant, souvent incommodant/embarrassant/désagréable et/ou parfois à peine perceptible. Et si on choisit de s’aviser et de prendre acte de ces sons, alors leurs empreintes fantomatiques deviennent éternelles. Le film de Jonathan Glazer mise donc énormément sur un hors-champ qui devient, de fait, très perturbant. La musique dissonante de Mica Levi ajoute au chaos.
Entre le jardin d’Eden et l’enfer terrestre d’un génocide s’érige un mur, un simple mur. La Zone d’intérêt oppose deux mondes très distincts, où cet antagonisme inhumain est le coeur du récit. Et c’est ce mur, une simple séparation de briques, qui devient alors la colonne vertébrale du film. Ce qui m’a le plus glacé le sang est la capacité de la famille Höss à tout occulter, à admettre l’horreur humaine perceptible à 10 mètres de son patio. Ce qui devient alors vraiment obscène est l’opulence de confort de la famille allemande et le clivage de réalité. Et ce qui rend l’expérience très embarrassante et difficile est l’ultra-proximité des deux univers. La démonstration est faite : l’épouvante absolue de l’Holocauste peut déshumaniser les bourreaux.
Comme je ne veux pas divulgâcher, je ne rentrerai pas dans l’analyse de ces couloirs sombres qui servent de passage (séquence quasi fantastique) pour s’extraire de la fiction. Un truc que je peux dire : Sandra Hüller (déjà époustouflante dans «Anatomie d’une chute») est parfaite en ménagère terriblement dure et intraitable !
Un des plus grands films de ce début d’année 2024, qui figurera certainement dans mon top annuel. Mais je me pose la question : serais-je capable de revoir ce chef-d’œuvre ?... Dans tous les cas, je pense que je ne pourrai jamais l’oublier.
En ces temps tourmentés où l’extrême-droite (re)séduit, où il y a incontestablement une dynamique sur tout notre continent (et pas que), un mouvement clair de consolidation et de forte poussée dans les intentions de vote, ce film - parfois à la lisière du documentaire - devrait être obligatoire à l’école.
Gardons les yeux ouverts.
Il faut voir au cinéma «La Zone d’intérêt» de Jonathan Glazer !