Même si, officiellement, c'est Jean Gehret qui est censé avoir réalisé le film, tout le monde s'accorde pour dire que Henri Decoin est le véritable metteur en scène. Seulement en 1947, selon Bernard Blier, Decoin, comme Clouzot, étaient inquiétés pour faits de collaboration et donc ne devaient pas pouvoir encore exercer au grand jour.
À noter quand même que Jean Gehret que l'on qualifie un peu vite de directeur de production de Renoir, a aussi eu une petite carrière de réalisateur que je ne connais pas mais d'après les infos glanées sur Wikipédia a réalisé des films qui peuvent s'avérer intéressants.
Pour ce qui concerne "le café du cadran", j'ai trouvé le scénario du film un peu contrasté.
Je m'explique. Le film décrit une tranche de vie d'un bistrot parisien que vient de reprendre un jeune couple issu d'une lointaine Auvergne, débarquant dans la Capitale. Déjà, en 1947, des bonnes affaires comme celle-là devaient être assez courantes, un peu partout, comme toujours après une période de conflits et ici, l'Occupation. Le film n'en dit rien mais on peut s'en douter. De la même façon, dans la clientèle, on y trouve une équipe de journalistes qui s'interroge sur l'avenir du journal en passe d'être racheté. Là encore, suivant qui dirigeait l'affaire et comment, pendant l'Occupation, on peut imaginer que les changements d'équipes dirigeantes s'accompagnent de charrettes inévitables …
Au café du cadran, les nouveaux propriétaires ont pris soin de conserver le petit personnel qui permet de faire une transition auprès de la clientèle en douceur. Les habitués retrouvent leurs habitudes (le café-crème d'un olibrius qui est en fait un apéro qui ne dit pas son nom …). Le jour de l'ouverture, avec les multiples tournées obligatoires du patron, est une affaire qui marche. Ça devait faire mal au patron auvergnat (Bernard Blier) de régaler ainsi la bande de soiffards mais il faut bien lâcher, de temps en temps, un sou pour en retrouver deux voire même trois. Et, en plus, la patronne (Blanchette Brunoy) est jolie à regarder entre deux verres et plutôt aimable, ce qui ne gâte rien.
Le film rend extrêmement bien cette tranche de vie. Il restitue à la perfection cette atmosphère survoltée du bistrot parisien où on y croise un peu n'importe qui, de l'ivrogne chronique à celui qui brasse des affaires et où les gens pérorent et parlent fort tout en buvant sec. Pendant ce temps, le patron encaisse (discrètement) les consommations.
Et les patrons du bistrot peuvent changer, se succéder, cela n'a guère d'importance car le tumulte de la vie parisienne n'en est pas affecté.
Ensuite, l'histoire, privée, en quelque sorte, du couple Blier/Brunoy, de la jalousie de Blier et de la frivolité de Blanchette Brunoy ne m'a pas paru à la hauteur du contexte décrit par le film, un peu comme si c'était un peu accessoire. Et j'ai trouvé dommage que les deux personnages n'aient pas été mieux travaillés. Particulièrement, la métamorphose de Blanchette Brunoy d'un personnage sorti de son Auvergne profonde avec le sage chignon en une midinette à la mode, qui dépense sans compter en séances de coiffure, d'esthéticienne ou de couturière m'a semblée peu crédible.
Et ce n'est pas la conclusion très (trop) abrupte du film qui va mieux me convaincre.
À moins bien sûr, que le sens général du film soit de considérer que, seuls, le bistrot et sa fonction sociétale, à Paris comptent. Dans ce cas, les patrons du Café du Cadran peuvent toujours aboyer, la caravane de la vie parisienne passera toujours.