Avant-dernier film de Melville (mais le dernier, Un Flic est sans doute plus anecdotique), Le Cercle rouge constitue la synthèse de son oeuvre - et pas seulement du volet "films noirs" de celle-ci.

Même si le scénario peut sembler très léger ou, à maintes reprises truffé d'invraisemblances (mais cela n'a aucune importance, nous sommes au cinéma), même si les dialogues (certes rares) peuvent sonner stéréotypés ou ampoulés (en particulier pour le personnage de l'Inspecteur Général), le rythme adopté, lent (mais jamais long), le travail sur les visages et les gros plans, le poids des silences ou des ellipses, tout cela donne au récit et aux protagonistes une véritable épaisseur et renforce l'énorme impression de solitude, portée par chacun et la certitude du drame en marche quelles que soient les événements dont l'enchaînement devient alors secondaire - Corey / Delon rejeté par tous ses anciens associés, amis, jusqu'à sa compagne, Vogel / Volonte, loup solitaire, Jansen / Montand, épave alcoolisée, oubliée dans un pavillon minable et isolé, et Mattei / Bourvil, en inspecteur corse (!) pour le moins inattendu, seul dans son petit appartement parmi ses chats ... jusqu'à cet Inspecteur Général (Paul Amiot) dont les obsessions ("tous coupables") trahissent également la plus profonde des solitudes.

La mise en scène est magistrale - d'abord par ce rythme, lent mais en trompe l'oeil, par la magnifique photo due à Henri Decae, presque de la couleur en noir et blanc avec son gris bleuté glacé, l'extrême précision du son (les cris des corbeaux accompagnant le bruit des coups de feu ...), les costumes (le fétichisme, propre à Melville, du chapeau), la musique d'Eric de Marsan, à la fois jazzy et dramatique, toujours en place.

L'extrême précision dans la mise en scène, le souci constant du détail sont caractéristiques de toute l'oeuvre de Melville. Jamais sa recherche n 'a été aussi aboutie que dans le Cercle Rouge. Et, à l'intérieur du film, jamais elle n'a été aussi aboutie que dans la scène du casse.

Très en amont, Melville avait eu tout loisir de peaufiner, de répéter, d'affiner cette scène essentielle. Il avait pu en apprécier une premier essai, d'ailleurs excellent, proposé par Jules Dassin dans du Rififi chez les hommes. Il l'avait lui-même expérimenté (mais en finissant par l'expédier, non sans humour) lors de sa toute première incursion dans le film noir - Bob le flambeur, en 1956. Il atteint ici le sommet de son art, dans une séquence extrêmement longue, quasiment sans dialogues, et qui culmine avec le tir parfait, sans appui, de Jansen pour débrancher l'alarme de sécurité, assurer le succès du casse et au-delà gagner sa rédemption.

Je ne peux pas m'empêcher de considérer ce moment privilégié du casse comme une métaphore de l'art de Melville, de sa conception et de son approche du cinéma.

Au-delà même, si l'on veut pousser l'image encore plus loin (peut-être aux frontières du ridicule), on pourrait voir dans les trois auteurs protagonistes (Corey / Vogel / Jansen) une représentation à peine symbolique de l'univers d'un film : le metteur en scène, le scénariste et le technicien avec autour d'eux le monde de la finance, ses petites mains et ses gros bras, souvent antagonistes; après tout, le film ne commençait-il pas avec une liasse de billets dérobée, récupérée, puis perdue à nouveau dans une mare de sang.

Tout comme Verlaine exprimait son art poétique à travers un poème, c'est par un film que Melville nous transmet son art du cinéma.
pphf

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