<i>(texte de 2013)</i>

Je me rends compte que devant les films passés entre les mailles de l'histoire du ciné et du tri cinéphile, pour lesquels il n'existe pas d'avis global ou même de débat critique, je me retrouve complètement démuni. C'est misérable, mais c'est comme ça : il arrive, quand je n'ai pas de référent face auquel me positionner (que ce soit pour ou contre), de ne pas savoir exactement quoi en penser.

Pour ma défense, ce film n'a rien d'évident. Le sujet, typiquement néoréaliste, est pourtant approché avec une grande préciosité (hyper-scénarisé, lumière travaillée, maniérisme des cadres). Contradiction déjà déstabilisante, notamment dans les 15 premières minutes qui crient leur artificialité à pleins poumons, et qui laissent immédiatement le sentiment que le besoin qu'avait eu l'époque de cette forme brute (le néoréalisme) n'était pas un hasard : que c'était la façon logique de réagir aux évènements d'alors. Or la condamnation du fascisme, que le film opère dans les mots, se double ici d'un lyrisme formel, ou d'une exaltation des mères et de la religion, qui y font parfois étrangement écho. Il y a d'emblée dans ce hiatus comme un problème, et un malaise.

En tant que spectateur on est pourtant comblés. C'est sur-écrit, c'est souvent lourd, mais Malaparte nous trimbale avec une maîtrise totale, au rythme de dialogues savants et de confrontations fortes – et on finit par lâcher prise, sans essayer de dénouer le sens de situations manifestement symboliques, ni des rouages d'une mise en scène qui sait visiblement où elle va et ce qu'elle veut. On en retient l'essentiel : une paix sous forme d'amnésie étouffante et intolérable, ce village qui n'attend qu'une étincelle pour exploser.

Néanmoins, comme Malaparte se place sur le plan des idées, et souvent assez lourdement avec une emphase oppressante (du premier plan où l'on anone son avis, jusqu'au dernier où on le beugle littéralement), on est bien obligés de s'interroger sur la pensée qui travaille le film sous le flot de paroles. Malaparte ne nous met pas à une place qui nous permettrait d'observer à distance, avec recul, au bordel idéologique de l'après-guerre : il participe aux discussions, tape du poing sur la table, gueule avec les poissonniers, vient prendre position et nous demande d'adhérer, d'être convaincus. Position bizarre dans laquelle se retrouve le spectateur, comme sommé une fois de plus d'adhérer à un discours lyrique, à ce moment-même de l'Histoire du monde où ces discours lyriques, auxquels les peuples avaient été priés d'adhérer, ont mené au pire.

Ce qui reste de la vision du film, sous sa pompe, et au-delà de cet inconfort, c'est donc surtout ce sentiment de violence ambiante (électrisé par un érotisme viril diffus), cette tension sourde et invisible liée à la primauté de la communauté sur tout le reste, et à la confusion ambiante des idées. Les meilleurs passages du film sont peut-être ceux où l'on partage avec le héros ce besoin viscéral de s'isoler du groupe – la première nuit dans le village, la marche à l'écart de la procession religieuse, la fuite de la fête aux vignes... Le film réussit au moins cela : le portrait de cette oppression continuelle, la cristallisation de ce climat intolérable (le face à face avec la mère de l'ami, par exemple, pourtant mal démarré).

Pour le reste (et ce texte bien confus doit bien le montrer), je ne sais donc pas trop quoi en penser.

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