Le Dernier Face à face, réalisé par Sergio Sollima, s’inscrit dans la veine politique et morale du western italien de la fin des années 60. Moins opératique que Leone, plus idéologique que Corbucci, Sollima conçoit ici un récit de transformation identitaire où la frontière entre victime et bourreau se déplace lentement, presque inexorablement.
Le scénario repose sur une structure de miroir inversé. Un intellectuel malade et passif, professeur d’histoire, est arraché à son monde de papier pour être confronté à la violence brute de l’Ouest. En parallèle, un hors-la-loi charismatique mais fruste observe, apprend, évolue. Le film organise méthodiquement ce glissement moral, non comme une révélation soudaine mais comme une contamination progressive. Le propos est clair et cohérent : le pouvoir n’est pas une question de culture ou de naissance, mais d’adaptation à la violence et à ses règles. Le rythme narratif assume une certaine lenteur dans sa première moitié, nécessaire pour installer ce basculement, au prix toutefois d’un dernier acte plus démonstratif que réellement dramatique.
La mise en scène de Sollima est sèche, fonctionnelle, presque pédagogique. Les cadres privilégient les confrontations frontales, les visages, les corps exposés dans l’espace. Les paysages ne sont pas mythifiés mais utilisés comme zones de tension, terrains d’apprentissage moral. La caméra accompagne les déplacements idéologiques plus que l’action pure, avec une réalisation moins spectaculaire que signifiante, parfois un peu rigide, mais toujours lisible dans ses intentions.
L’interprétation constitue l’un des piliers du film. Gian Maria Volonté livre une composition d’une grande précision, passant d’une fragilité presque maladive à une froide détermination intellectuelle glaçante. Son jeu repose sur le regard, la posture, la parole qui se durcit. Tomas Milian, en contrepoint, apporte une énergie instinctive, animale, qui se structure progressivement. Leur duo fonctionne comme un laboratoire idéologique, chaque scène ajoutant une couche à leur mutation respective.
La direction artistique sert efficacement le propos sans chercher l’ornement. Costumes poussiéreux, décors arides, villages sans identité héroïque : tout concourt à désacraliser l’Ouest. La lumière naturelle, souvent crue, évite tout romantisme et inscrit les personnages dans une matérialité rude, presque étouffante. Rien n’est iconique au sens classique, mais tout est cohérent avec l’approche politique du récit.
Le montage est relativement sobre, parfois un peu académique. Les scènes s’enchaînent avec clarté mais manquent par moments de tension interne, notamment dans les séquences de groupe où l’enjeu idéologique prend le pas sur l’urgence dramatique. Le film gagne en densité dans ses face-à-face verbaux, moins dans ses scènes d’action, volontairement désamorcées.
La bande sonore, signée Ennio Morricone, adopte un registre plus discret que ses partitions les plus célèbres. La musique accompagne davantage l’évolution psychologique que l’action spectaculaire. Thèmes répétitifs, motifs sobres, utilisation mesurée des silences : Morricone soutient la transformation morale sans la souligner lourdement. L’ensemble reste efficace, mais moins mémorable que ses grandes collaborations avec Leone.
Pris dans son ensemble, Le Dernier Face à face est une œuvre solide, intellectuellement stimulante, qui interroge frontalement le rapport entre savoir, pouvoir et violence. Moins flamboyant que d’autres westerns italiens de la même époque, il se distingue par sa rigueur conceptuelle et la qualité de ses interprètes. Une proposition cohérente et engagée, parfois un peu sèche dans sa forme, mais suffisamment dense pour retenir durablement l’attention.