Miss O'Shaughnessy (aka miss "Wonderly"), jouée par la trouble Mary Astor, n'est autre que Shéhérazade, contrainte de raconter chaque soir une nouvelle histoire pour avoir la vie sauve. C'est la dernière évidence qui m'est apparue dans ce film inépuisable, vu pour la troisième ou quatrième fois, à plusieurs dizaines d'années d'intervalle. C'est le numéro de l'appartement sur la fin qui m'a mis sur la piste : 1001 ! J'aime la tension que la "petite frappe" fait peser avec ses flingues, sans jamais pouvoir s'en servir. Et Peter Lorre, échappé de "M le maudit" de Fritz Lang et de l'Allemagne nazie, avec son personnage aussi explicitement homosexuel qu'il était possible de le présenter à l'époque. Il serait vain de se lancer dans les interprétations psychanalytiques tant les pistes sont nombreuses : on est au pays des rêves bien sûr, comme dans "the big sleep" de Howard Hawks, avec le même Bogart qui manipule son monde, comprend tout à demi-mot, alors que rien n'est vraiment compréhensible. Et tout tourne en boucle avec de nouveaux personnages qui viennent étoffer à chaque fois cette histoire sans fin : la quête infinie de l'objet du désir, insaisissable, comme il se doit. Le faucon maltais après tout est fait de la matière des rêves "the stuff that dreams are made of", la dernière réplique de Bogart, qui fait écho à une phrase de Prospero dans La Tempête de Shakespeare, et finit de convaincre qu'il s'agit d'une oeuvre protéiforme et référencée au moins autant à l'histoire de la littérature qu'à celle du cinéma.