Rien n'est vrai dans l'ultime chef d’œuvre de Joseph L. Mankiewicz.
Tout est un jeu, un cabotinage. Même la critique sociale féroce que Milo et Andrew, le plouc embourgeoisé et l'aristocrate fin de race, déploient avec une sincérité apparemment rageuse et dans des trésors de cabotinage, n'est qu'un rôle, un jeu social que jouent les deux acteurs, pour mieux se convaincre, se tromper, et se jouer l'un de l'autre, avec délectation.
C'est le constat final ahurissant, après 2h20 à observer les personnages jouer à des jeux cruels, déployer des trésors d'imagination pour pénétrer dans l'intimité la plus profonde de l'âme de leurs adversaires, pour mieux la tordre. Tout aura été si futile, si vain. "It's juste a game" s'exclame un vainqueur grimaçant avant que le rideau tombe.
2h20 d'un théâtre miniature, qui aura pris vie, une vie proprement cinématographique, sans jamais perdre pour autant sa nature théâtrale : jouer entre comédiens, cabotiner, jouer avec le public, lui faire plaisir, le rendre complice, s'amuser, amuser, être saisi d'étonnement, puis d'effroi, puis de stupeur.
Le décor théâtral prend vie, devient réel, s'unifie, et pourtant, tous les éléments ne sont-ils pas parfaitement agencés comme une scène ? Chaque élément présent est comme un fusil de Tchekov, et pratiquement tous seront utilisés par les personnages à un point ou à un autre, avec un ludisme délicieux.
La caméra s'amuse, accentue les effets théâtraux. Parce que la caméra a le pouvoir d'accentuer la réalité de ce que nous voyons, nous n'en sommes que plus encore happés dans le jeu des personnages, pour mieux être jeté dans les ronces au final, hébétés.
Finalement, le limier nous permet-il de nous évader de notre quotidien en temps que spectateur, ou jette-t-il la lumière la plus crue sur la futilité du jeu social auquel nous nous prêtons tous ?