Quand le cinéma fait perdre tout second degré à la littérature
Réalisateur populaire, Patrice Leconte a tenté à la fin des années 1980 d’orienter son cinéma dans un registre plus dramatique après plusieurs comédies couronnées de succès autour de la troupe du Splendid ou de Coluche. Depuis quelques années et ses retrouvailles avec les Bronzés, Patrice Leconte enchaine les comédies sans trop de succès. Cette année, il nous propose « Le Magasin des Suicides », adaptation du roman de Jean Teulé que j’avais grandement apprécié et une première incursion dans l’animation pour cet auteur de bande-dessinées.
La filmographie de Patrice Leconte est donc bâtie sur l’alternance de périodes « dramatiques » et « comiques ». Ce « Magasin des Suicides » est-il la poursuite de la période comique entamée depuis les Bronzés 3 ou le début d’un nouveau cycle dramatique ? Indéniablement, le film ne respire pas la joie de vivre. C’est là le principal reproche que je lui ferais : quand Teulé maniait avec subtilité le second degré et la dérision, Leconte livre un long-métrage d’une tristesse infinie où les respirations comiques sont bien trop brèves et trop rares pour nous sortir de la mélancolie ambiante.
Renouant avec une animation artisanale, le film est pourtant très beau. Les délires visuels sont nombreux et Patrice Leconte maîtrise avec talent la mise en scène. Pourtant, jamais on ne lâche les visages blêmes et la morosité des personnages même quand Alan, censé apporter la joie de vivre, arrive dans le récit. Je signale au passage que le début est un vrai calvaire que je déconseille fortement à tout dépressif. Leconte met du pathétique dans toutes les situations et le suicide du premier personnage vous fendra le cœur quand Teulé nous faisait rire aux éclats. La comédie grinçante, à l’humour noir dévastateur de Teulé a laissé place à un drame sociologique où le pessimisme de Leconte sur notre société désincarnée s’affiche à chaque plan.
Même les chansons finissent par agacer par leur absence d’humour. Elles sont de plus bien trop nombreuses et parfois trop longues avec des paroles pas toujours inspirées. Alors que le film possède une superbe identité visuelle (jeux de lumières, mise en scène, design des personnages, qualité de l’animation…), le propos est trop sombre pour un sujet si grave (la situation de départ du livre comme du film est quand même hallucinante : une boutique propose à la vente des outils infaillibles pour réussir son suicide).
À l’heure où l’image a remplacé le mot, il est peut être encore un peu d’espoir quand le cinéma reste incapable de restituer la subtilité de la littérature. Le choc des images sans le poids des mots.