Le rêve américain a-t-il jamais existé ?

Le Nouvel Hollywood a son apogée. Peut-être le cinéma a-t-il fait mieux. Peut-être fera-t-il mieux. Mais l'italo-américanisme, à l'origine et au résultat de cette histoire, propose ici la quintessence d'un néo-classicisme indépassable.


La mafia italo-américaine new yorkaise, c'est le coeur de l'histoire, bien sûr. Avec ces familles, ces réglements de compte, ce sens de l'honneur un peu particulier (les jeux, l'alcool, les filles, oui. mais la drogue, non, ce serait perdre la face), cette hiérarchie très corsetée, ce respect factice (le seul respect qui vaille ici, c'est la jauge de puissance qui t'est attribuée). Et cette gangrène partout dans la vie économique et politique américaine. Et c'est déjà très très bien raconté, tout cela. Mais, ce ne serait pas un chef d'oeuvre, car d'autres films le racontent très bien.


Ce qui casse les codes ici, c'est la mise en scène. Le symbolisme visuel (orange, c'est la mort imminente, la porte qui se ferme, c'est la bascule morale, le clair-obscur, c'est la duplicité). Par ailleurs à deux moments du film, et de façon brillante et prolongée, Coppola nous propose des cérémonies festives (un mariage, un baptême) durant lesquelles, des décisions tragiques d'assassinat sont prises. L'alternance de ces cérémonies lumineuses, apparence d'une famille fonctionnelle et de ces conseils de famille, mafieuse, celle-ci montre le contraste, l'hypocrisie, l'acceptation par tous de ce fonctionnement.


Et puis, évidemment, le destin des deux principaux protagniste, Vito et Michael, leur arc scénaristique, est d'une telle puissance (prolongée dans l'acte II) qu'on ne peut qu'être sombrement fasciné par tout cela. Et c'est là que je me suis (ré-)interrogé : Coppola joue-t-il double jeu ? Tout en le dénonçant, ne pare-t-il pas un peu trop sa mafia d'une beauté, certes morbide, mais un peu attractive ? Pour ce qui me concerne, on ne peut adhérer à cette thèse qu'à une condition : adhérer également aux valeurs de ces familles. Celles que j'ai décrites en début de critique. Et je n'en vois pas le caractère sexy. A moins que : à bien y réfléchir, Coppola nous décrit un sytème fachisto-capitaliste : un seul chef, pas de démocratie, la famille remplace la nation, la violence est le mode de fonctionnement du système, le tout au service de l'enrichissement personnel via l'entreprise aussi peu légale soit-elle.

Mais je ne crois pas que Coppola soit aligné à ces valeurs.


On pourrait dire que ce film est très masculin. Et c'est vrai. Les femmes ne sont que des faire-valoir, des enjeux de pouvoir, voire des obstacles (mais la famille, c'est se marier). On pourrait rétorquer que cet état de fait se contente de refléter la réalité de ces moeurs. On pourrait aussi dire qu'adopter le point de vue d'une femme nous emmènerait dans une autre dimension.

Il y a bien Kay (Diane Keaton), qui aurait mérité un rôle plus important, et qui juge clairement la folie de ces hommes. Et je pense que c'est d'ailleurs elle qui porte l'avis du réalisateur. Mais c'est vrai que c'est un peu court.


Il faut bien reconnaître que le cinéma a mis du temps à donner une pleine place aux femmes dans les films. Et la route reste encore longue. Ce qui ne remettra pas en cause le fait que ce film soit un chef d'oeuvre.



John-Peltier
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le 19 janv. 2026

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