C'est indéniablement un film majeur, une oeuvre dont l'ampleur et l'ambition tranchent avec les polars qui étaient apparus avant. Pourtant, la mafia et le cinéma ont toujours été liés depuis longtemps ; les grands films noirs des années 30 traitaient déjà de la criminalité mafieuse, le Scarface de Howard Hawks montrait déjà en Amérique la naissance de clans puissants ayant leur propre conception de la justice, mais plusieurs films se sont contenté de caricaturer "l'honorable société", certains étant parfois favorables, d'autres franchement hostiles et volontiers teintés d'un racisme anti-italiano-sicilien. Le roman de Mario Puzo s'est attaché à dépeindre le monde des immigrants italiens, les raisons qu'ils avaient de s'unir dans un univers qui leur était hostile ; Italien d'origine, Puzo sut ainsi mieux cerner la personnalité de ces mafieux, c'est pourquoi il était logique qu'il adapte lui-même son livre pour l'écran, et Coppola venu lui aussi de Méditerranée, a su comprendre ce milieu, il eut ainsi le visa sinon la bénédiction de la mafia pour tourner son film, qui sans cette autorisation, n'aurait pu se faire, ou disons pas sans problèmes.
Car le Parrain n'est pas un film criminel comme les autres, c'est en plus une critique de moeurs, la description d'un milieu, d'une famille, l'étude de coutumes, d'une communauté qui, quoique séparée de ses souches, continue à perpétuer les traditions du passé. Le monde de ces truands représente un microcosme où toutes les passions, tous les excès, toutes les combinaisons des rapports humains s'expriment en des paroxysmes, d'où les images fortes, brutales, bien travaillées, avec une tension constante, une mise en scène impeccable, des scènes inoubliables (la longue scène du mariage, la tête de cheval, le mitraillage au péage, la scène du restaurant...), le tout servi par une interprétation haut de gamme, où tous les acteurs principaux comme Brando, Caan, Pacino, Duvall et même Diane Keaton y ont trouvé des rôles mémorables. La prestation de Brando en Don Vito Corleone marque à jamais ce film.
Coppola n'a pas gommé la violence de ses personnages, la cruauté de certaines opérations, ou les rouages corrupteurs, ses mafieux sont les descendants de ces condotierres de la Renaissance, les arrières-petits-enfants des Borgia et autres "saigneurs" pour qui les cadavres comptaient peu. Don Corleone, c'est la réplique moderne de ces seigneurs de guerre qui étaient les plus forts à l'épée, et dont les plus faibles réclamaient la protection. Il y a tout ça dans le Parrain, autant de raisons qui ont suscité tant d'enthousiasme à sa sortie et un phénoménal succès, Coppola y retrouvait la tradition des fameux films noirs hollywoodiens en élevant le genre au niveau de la tragédie shakespearienne ou de la tragédie grecque, en devenant un excellent conteur, sachant parfaitement doser la durée (le rythme est parfois lent) et ses effets, même si au passage, le conte peut s'avérer malsain en faisant l'apologie, ou disons en alimentant la mythologie de l'honneur des gangsters.
Ne pas oublier aussi la musique de Nino Rota avec ses thèmes funèbres ou siciliens qui contribuent à la réussite du film. Maintenant, le film n'est pas pour moi un authentique chef-d'oeuvre, d'où ma note plus nuancée, mais je le considère quand même comme un film capital de l'histoire du cinéma.
A noter enfin la VF particulièrement soignée, dirigée par Louis Malle, avec la voix transformée du comédien Michel Duchaussoy qui double Brando.

Ugly

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