« Quelle époque ! » : la formule, par laquelle votre interlocuteur admet tout à la fois son effroi et sa lassitude devant le cours des choses, qui aurait anormalement dévié de la trajectoire attendue, diagnostic d’une irrémédiable bascule pour l’espèce humaine – elle va de « mal en pis » – amorce avec une bonne dose d’ironie le récit du Règne animal, deuxième long-métrage de Thomas Cailley, neuf ans après Les Combattants. Elle vient ponctuer une séquence sidérante où une « bestiole » (Tom Mercier, véritable animal cinématographique) tenant autant de l’homme que du faucon s’extrait par le toit d’une ambulance, avant d’être poursuivie par ses geôliers infirmiers, le tout sous le regard – médusé pour les uns, accoutumé pour les autres – des automobilistes qui l’entourent. Parmi eux, François (Romain Duris), accompagné de son fils Émile (Paul Kircher), fera tout pour surmonter le mal qui touche son épouse et préserver coûte que coûte la cellule familiale.
Le point de départ du Règne animal prolonge donc les angoisses héritées de la crise sanitaire, celles d’un corps humain et d’un corps social dépassés par une anomalie biologique : chacun semble pouvoir, du jour au lendemain, entamer une lente mutation vers une espèce animale. L’idée a d’abord du mal à s’incarner, le film retrouvant des sentiers déjà bien défrichés par un scénario parfois étouffant, à force de vouloir quadriller toutes les dimensions collectives – médicales, politiques, territoriales ou sécuritaires – du phénomène, comme s’il s’agissait d’en épuiser toutes les potentialités, au détriment de l’imaginaire du spectateur, qui n’a alors plus beaucoup de vides à combler. Mais il serait injuste d’en tenir longtemps rigueur au réalisateur français, dont la mise en scène finit par s’affranchir du cadre narratif pour explorer des versants autrement fantastiques, à mesure que les apparitions des créatures, étranges beautés d’anatomie chimérique, dérangent la tranquillité de la campagne landaise en même temps que la vie du jeune Émile, qui présente les premiers symptômes de l’hybridation.
Pierre Fouineur
Griffes sous les ongles, pilosité démentielle, molaires et vertèbres proéminentes – l’expérience intime de l’adolescent, cousin lupin de Peter Parker, consiste à se défaire de ses marqueurs humains pour accueillir une nouvelle nature. Avec lui, le film cède petit à petit à l’appel du monde sauvage, délaissant la parole et le dialogue pour redonner la primeur à des gestes de pur instinct, d’une puissance formelle et émotive devenue rare : une envolée que Muybridge aurait aimé filmer, une étreinte aussi douce que bestiale, la reconnaissance sensorielle d’une mère envers son enfant… À rebours des rêveries cybernétiques qui peuplent le cinéma hollywoodien, le Règne animal tisse sa propre utopie post-humaniste, à même d’investir le corps du spectateur, de lui faire intégrer de nouvelles intériorités et de refaçonner son rapport au monde naturel, parce que débarrassée de l’angélisme et de l’anthropomorphisme qui gangrènent trop souvent les tentatives du même genre.