Le Successeur
6.6
Le Successeur

Film de Xavier Legrand (2023)

L'exercice est toujours délicat de devoir répondre aux attentes démesurées suscitées par un premier film incroyable de maîtrise. La découverte un peu tardive de ce Successeur, et des nombreux retours mitigés qu'il a rencontré, permet avec le recul de relativiser ces griefs. Et d'affirmer que oui, Xavier Legrand a bien égalé, voire surpassé en profondeur et en richesse son Jusqu'à la garde.




Avec son personnage d'artiste de mode anxieux et peu sûr de lui, mais dans le même temps quelque-peu hautain et autocentré, le cinéaste trouve un nouveau point d'ancrage idéal pour son exploration d'une masculinité toxique dont il interroge le potentiel héréditaire et ontologique.


Construit comme une spirale infernale incoercible - annoncée et répétée plusieurs fois par des motifs visuels circulaires à la manière d'un Alfred Hitchcock - Le Successeur devait fatalement reposer sur des twists dont la rigueur d'écriture, notamment en ce qui concerne les comportements du protagoniste, allait être le focus de tous les spectateurs qui présupposent une primauté absolue du scénario sur tous les autres domaines de création cinématographique.


A y regarder de plus près pourtant, l'attitude de ce dernier lors du pivot central de l'intrigue n'a rien de si ridicule ou imbécile, tant les justifications sont parcimonieusement exposées par Legrand dans la première partie. Qu'il s'agisse de ses états de stress soudains et incontrôlables ou de son obsession pour son image de marque (il va littéralement faire la une de tous les magazines de mode de Paris) et sa réputation, ces raisons sont largement suffisantes pour que ses agissements chaotiques ne semblent pas surgir de nulle part.


C'est d'ailleurs un principe bien connu de bon sens psychologique : l'évitement et la fuite devant un obstacle perçu comme insurmontable - qui sont les plus courants car les plus accessibles - sont parfois le meilleur moyen de se le prendre de plein fouet. Le cinéaste illustre ce credo à la lettre, tant le formidable Marc-André Grondin semble creuser naturellement sa propre tombe en tentant désespérément de limiter la casse. Le styliste est donc lui-même le créateur de sa tragédie personnelle, dont les principes antiques et ceux de son héritage shakespearien sont ouvertement assumés par Legrand (cf. tout le rapport au père).


Il est par ailleurs dommage que ce pseudo-point noir ait pu à ce point occulter toutes les immenses qualités du film, à commencer par sa mise en scène et sa gestion mirifique de la tension. Le réalisateur français continue d'investir une sorte d'horreur du quotidien, à hauteur humaine, qui ne repose que sur un trouble diffus généré par une direction d'acteurs formidable d'ambiguïté menaçante et un par un simple jeu sur la durée - souvent étirée plus que de raison - de la scène ou du plan (alors que ce dernier ne dirige jamais l'attention sur lui-même en tant qu'unité de prise de vue).


La virtuosité de Legrand relève ainsi de l'indicible, opère discrètement et en sourdine, et c'est en cela qu'elle est d'une efficacité assez rare et inédite. Tout est calculé et soupesé, pourtant rien n'est perçu comme un artifice de petit malin.


Bien loin de se cantonner au strict exercice du thriller finaud, le film finira d'asseoir son statut de chef-d'œuvre tragique lors d'une scène d'enterrement qui restera dans les annales. Et de réaffirmer, via l'utilisation détournée et glaçante d'une chanson ultra populaire du répertoire français, que l'horreur est avant tout l'émanation impitoyable des failles de l'être humain.

RobinTholet
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le 30 déc. 2024

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Robin Tholet

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