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Difficile d’avoir un avis définitif sur un film atypique réalisé par un metteur en scène atypique. Surtout lorsqu’il s’agit du premier qu’on regarde. Toujours est-il qu’on peut parler d’expérience. D’expérience pour le spectateur, bien sûr, mais plus justement d’expériences pour son réalisateur qui arrivait alors en bout de course au sein de sa société de production lassée de ses facéties visuelles. Là où la Nikkatsu attendait un simple film de yakusas, Seijun Suzuki lui livrait un objet hyper stylisé qui se moquait ouvertement du scénario qu’on lui avait demandé de mettre en scène. Son objectif à lui, on le comprend rapidement, est de livrer des séquences marquantes et iconiques. Obsédé par le beau, son travail de l’image, des couleurs et des angles de photographie donne une signature particulière à l’ensemble. Très pop, totalement onirique, le résultat s’oppose frontalement au réalisme qui commence à frapper à la porte du cinéma japonais. Le but, d’ailleurs, de la Nikkatsu est de proposer des séries B déconnectées de la réalité et des sujets sérieux et déprimants qui envahissent les écrans.
Mais Seijun Suzuki ne respecte pas les règles. Sous ses atours esthétisants, le film raconte le désespoir d’un yakusa attaché à la loyauté et qui voit son entourage la lui refuser. Traqué par des tueurs à gages, mêlé, malgré lui, à d’autres événements, sa loyauté lui causera bien des tracas et, notamment, de devoir, en quelque sorte, prendre le maquis. L’histoire est simple mais la grammaire cinématographique de son réalisateur ne l’est pas et embarque le spectateur dans un récit rarement limpide. Avec ses ellipses nombreuses, son goût pour se passer des scènes de transition pour se concentrer sur les scènes a priori marquantes de son histoire, Seijun Suzuki ne cesse de multiplier les pas de côté qui peuvent laisser, justement, son spectateur de côté. À cette narration chaotique s’ajoute un goût évident du réalisateur pour la provocation. Dans cette histoire de yakusa, il semble sans cesse interroger le cinéma et poser ouvertement la question : comment réaliser un film de yakusa ? Les pistes ne manquent pas : film de gangster traditionnel, comédie, tragédie, film musical, film d’action, parodie. Le réalisateur ne tranche pas et emballe le tout pêle-mêle. Il en résulte, de façon évidente, un titre qui part dans tous les sens, interrogeant aussi bien son œuvre que le spectateur lui-même.
Ficelé en moins d’1h25, l’ensemble laisse évidemment quelque peu circonspect. À des scènes d’une beauté renversante succèdent de drôles de séquences beaucoup moins convaincantes. En clair, il faut accepter de se laisser entièrement porté par cette musique cinématographique très pop qui ne cherche pas tant un sens narratif que de provoquer des émotions. Les symboles sont partout, des chansons chantées par les personnages fonctionnent comme des thèmes musicaux propres à chaque personnage, les séquences théâtrales et absurdes côtoient des règlements de comptes parfois grotesques, parfois d’un brusque réalisme. Difficile d’adhérer totalement mais impossible aussi de se désintéresser de ces partis-pris osés. Une expérience à tenter et certainement à renouveler pour avoir un avis plus tranché.
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