"Nous avions les meilleurs intentions"

(SPOIL) Énorme coup de cœur. Une œuvre subtile, réfléchie, dissimulant une certaine retenue et une volonté claire de faire simple et bien. L’une des forces du film repose sur le fait que le spectateur se pose continuellement la question de l’époque durant laquelle se situe l’action, car elle n’est jamais vraiment définie (sans compter le twist final). Les enjeux sont immédiatement mis en avant (une partie tout au moins) : une communauté restreinte et basée sur une paix et un ordre établie par les « anciens » du village, fondée en parallèle sur un accord établie entre les villageois et les créatures supposées vivre dans la forêt voisine : ne pas pénétrer sur leur territoire et bannir la couleur rouge afin de vivre en harmonie et en sécurité. Mais cette vie idyllique soulève inévitablement de nombreuses actions et comportements en conséquence. La peur des « démons » de la forêt, mais en parallèle la curiosité et la révolte qui poussent certains à braver les forces de cette forêt. Le scénario permet une succession des actions parfaitement équilibrée (une introduction à la vie communautaire et une présentation des personnages assez conséquente pour comprendre le climat dans lequel les villageois vivent quotidiennement) et une tension qui tient le spectateur en haleine jusqu’à la toute fin. A la suite de la révélation finale et des aveux des anciens du village, le film prend un tout autre sens et se révèle encore d’avantage. Une société idyllique basée sur la paix et le respect de tous, mais à quel prix ? Les enjeux sont évidents : une utopie par le biais de la peur, du mensonge, de la manipulation, de l’isolement, … Les personnages ont tous une place essentielle : Ivy est aveugle mais voit beaucoup mieux que ses semblables (elle ressent les choses et est la seule à véritablement voir au-delà de la forêt, au sens premier et second du terme). Lucius et le déclencheur de l’action, celui qui ne parle pas mais pense, celui qui met en doute l’ordre établi. Noah est la victime de cette société, malgré son aspect idyllique. Son handicap est une preuve qu’il ne peut être prit en charge par une communauté anti progressiste et sa fragilité d’esprit le conduit à faire voler en éclat le stratagème des anciens. Il est l’enfant qui a déjoué le monde des adultes. Les anciens sont le groupe leader qui décide pour tout autre individu. Ils prônent l’honnêteté, le respect et la paix mais ont bâti leur communauté sur un double mensonge : les créatures fantaisistes et leur ancienne vie à la ville. Puis viennent les allégories :
- La forêt : Une barrière entre le monde réel et le village figé entre deux temps. Elle représente l’inconnue, l’hostilité, mais aussi tout le contraire car elle n’est faite que de mensonges fortifiés par la croyance populaire.
- La ville : Etant définie continuellement par ce terme générique de « ville » elle peut désigner tout et n’importe quoi. En comparaison avec le village, elle représente le monde moderne, dans l’esprit des villageois mais au-delà, la réalité du monde.
- La couleur Rouge : Couleur bannie du village car censée attirer les démons. Les costumes des dites créatures sont rouges. Couleur du sang, de l’enfer, du diable, elle suscite la peur chez les villageois.
- La couleur Jaune : Censée protéger les villageois contre les démons de la forêt, en opposition au rouge. Mais derrière la chaleur de la couleur, le jaune est synonyme de mensonge, de tromperie. Visuellement, les plans et l’ambiance crée par les couleurs et la luminosité fonctionnent particulièrement bien. Le film ne date que de 2004 mais il semble être plus ancien, comme le village lui-même. Les couleurs sont ternes, les paysages naturels, seuls les couleurs rouge et jaune ressortent. Certains plans accentuent particulièrement bien la tension (dans la poursuite entre Ivy et la « créature », qui se cache derrière l’arbre). Les costumes sont réussis, en particulier celui des créatures. Leur aspect vouté, mi animal décharné, mi humain fonctionne très bien. Leurs longues griffes et les pointes qui hérissent leur dos leur donne un aspect effrayant mais assez sobre et inventif pour suggérer la terreur au lieu de la dévoiler. En conclusion, un film d’une très grande efficacité qui remet tout du long en question à la fois l’utopie d’une vie en paix et le prix à payer pour y accéder. La portée philosophique et politique du film nous pousse à mettre en question notre propre société mais place également les enjeux d’un changement radical de fonctionnement en posant la question : Est-ce vraiment une meilleure solution ? par le biais d’une simple réponse à la suite des conséquences les plus graves : « nous avions les meilleurs intentions du monde ».

Aurya
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le 9 févr. 2018

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