Le Voyage de Chihiro est un film particulier dans la filmographie d’Hayao Miyazaki.


Car après de longues années de travail et de productions de longs-métrages afin de faire tenir son studio Ghibli debout, le réalisateur est prêt à passer la main. Lui et Isao Takahata sentent qu’il est temps de se mettre en retrait afin d’entamer une transition en douceur, et se tournent vers Yoshifumi Kondō, alors chef animateur au sein du studio. Ce dernier sort d’un succès avec son premier film, le seul à l’époque réalisé par un autre que les deux fondateurs, Si tu Tend l’Oreille, à la fois succès public mais surtout critique. Hélas, il décède à seulement 47 ans d’un anévrisme, alors qu’il travaillait sur Princesse Mononoké.
Ce décès brutal pousse alors Miyazaki à annoncer sa première retraite en 1998 et à se retirer du studio. Passant des étés avec ses enfants dans des SPA et cures thermales, lui vient alors l’idée d’une nouvelle histoire. L’histoire d’une rédemption, d’un pardon et d’un accomplissement personnel. Et ainsi naquit la genèse de Chihiro.


Contrairement à ses précédentes créations, le réalisateur délaisse les figures héroïques (à la Mononoké ou Nausicaa) pour s’intéresser à l’adolescence désenchantée et même quelque peu déprimée de sa nouvelle protagoniste. C’est à travers ses yeux et sa capacité à se transcender pour traverser les épreuves que Miyazaki articulera sa narration et sa farandole de personnages hauts en couleurs. Ainsi, une fois passée dans le monde des esprits (notamment à travers un tunnel qui n’est pas sans rappeler le trou de lapin d’Alice), Chihiro est littéralement déshumanisée, puisqu’on lui retire même jusqu’à son prénom pour lui en attribuer un nouveau. Elle perd ainsi son identité propre au profit d’une nouvelle. Tout le concept du voyage sera donc de “réapprendre” à être humain. Ce rite de passage se caractérise également dans la tenue de Chihiro : t-shirt vert et blanc de citadine puis tablier rouge et ruban blanc dans le monde des esprits, en tant que Sen. Un thème cher aux yeux du réalisateur puisque ce rite de passage lui permettra deux choses : l’exploitation total de sa folle imagination à travers un travail graphique d’une qualité incroyable, et ensuite de se plonger dans ses combats - dénonciation du pouvoir de l’argent, de la pollution ou de la faible place laissée à l’écologie, de l’égoïsme, etc…


Après avoir posé les bases de ses personnages au sein d’un trajet en voiture, et après une introduction relativement calme, Miyazaki laissera libre cours à son imagination lors de la transformation des parents en cochons. La montée en tension se fait progressivement, et du point de vue de Chihiro, alors complètement perdue alors que la nuit tombe et que les esprits se mettent à errer. La valse peut commencer et une parade de monstres (qui n’est pas sans rappeler la fameuse parade du Paprika de Satoshi Kon) défile alors sous nos yeux, révélant toute la panoplie de l’esprit de son créateur. Si les créatures sont entièrement travaillées et animées de façon numérique, les personnages, au contraire, restent dessinés à la main, notamment les visages, afin de rester au plus près de la vision du réalisateur.


Après cet évènement, le film ira crescendo dans la découverte de ses monstres jamais complètement mauvais, mais jamais complètement bons non plus, chaque personnage devant trouver lui aussi son propre équilibre. Les images foisonnantes effraient, amusent tour à tour, mais fascinent avant tout. Miyazaki y dévoile toute sa panoplie : traits défigurées, bestiaire loufoque, couleurs chatoyantes, avec une grosse dominance de rouge, et contraste marqué. Le réalisateur va poser dans son film des sentiments qui lui sont propres, et la mise en scène accompagnant Chihiro dans son voyage en est le parfait témoin. Elle s’exprime de plusieurs façons, que ce soit à travers le point de vue quasi unicentré sur la jeune fille qui permet de mettre le spectateur face à ses émotions, ou par la musique magnifique de Joe Hisaishi.
Et à mon sens, la scène du train caractérise à merveille cela. Cette scène dure à peine 2 minutes, il n’y a pas de dialogues, et pourtant tout est dit. La situation du personnage, ce qu’elle a dû traverser et affronter, et ce qu’elle a encore à faire face. Le train symbolise l’accélération de son trajet et à quel point elle a mûrit. La musique, dans la simplicité de ces quelques notes de piano démontre sa sérénité et son abnégation nouvelle. Le contraste qu’elle dégage par rapport à la noirceur des esprits la fait ressortir plus que jamais du lot, là où elle était perdue au milieu d’une masse dans les bains. Cette scène fonctionne. Tout est dirigé pour, sans parole, montrer le chemin parcouru par Chihiro depuis le début du film.


Si elle réussira à s’enfuir et à sauver ses parents, Chihiro (comme nous spectateur) restera marquée à jamais par ce qu’elle aura vu et vécu dans le monde des esprits. Si Miyazaki ne dévoilera jamais si ce voyage introspectif relève du rêve ou de la réalité, la mélancolie qui se dégage de son personnage principal conclut en beauté ce périple magique. Quoi qu’il arrive, Chihiro ressortira grandie de son expérience, et c’est là, je trouve le plus beau message. Peu importe que les esprits et les monstres n’existent pas (ou peut-être que si), chacun peut puiser la force dans son imagination pour leur donner vie. Et ainsi grandir et avancer. Un bon remède contre la déprime en soi !


Probablement le film le plus fou de son réalisateur, celui qui laisse le plus place à sa créativité, Le Voyage de Chihiro est une oeuvre formidable sur le rêve et l'imaginaire, en plus d’être un pamphlet pour l’humanité. Un chef-d'oeuvre, tout simplement.

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