Le Voyage de Chihiro est probablement l’un des films les plus symboliques de Miyazaki. Pourtant, tout commence de façon banale. Une petite fille ordinaire est contrainte de suivre ses parents qui déménagent. En cours de route, la famille se perd et se retrouve face à un tunnel qu’elle décide d’emprunter. Sans le savoir, elle vient de pénétrer dans le monde des esprits.
Les parents sont vite hors jeu, transformés en porcs après avoir mangé sans retenue la nourriture qui se trouvait à leur portée. On peut voir ces personnages au premier degré et se dire que Miyazaki estime davantage les enfants que les adultes. Dans ses œuvres, ce sont souvent eux les plus raisonnables et éveillés. Mais on peut aussi les lire au second degré, comme deux dimensions que chacun porte en soi : une part d’enfance, capable d’intuition et d’innocence, et une part conditionnée, formatée par ce que les autres et la société attendent d’elle, dont le champ de conscience reste borné. C’est exactement ce qui se joue dans cette séquence d’ouverture : les parents sont absorbés par la matérialité et la précipitation. Le père conduit à toute vitesse, il est confiant dans son portefeuille et sa carte de crédit ; la mère presse Chihiro, parle de sandwich, puis tous deux se ruent sur de la nourriture surgie on ne sait d’où. Ils ne voient ni ne sentent ce que Chihiro perçoit. Elle seule ressent le vent — symbole de l’esprit dans toutes les traditions de sagesse — et la crainte instinctive face à ce lieu. Elle est comme une voix intérieure refoulée, que ses parents refusent d’entendre.
Après cette ouverture déjà très riche, c’est un festival d’éléments fantastiques qui s’enchaînent. Chihiro est introduite par un jeune garçon mystérieux dans le palais des bains de la sorcière Yubaba.
Elle entame alors un véritable parcours initiatique. Partie boudeuse et triste, refusant de quitter son ancien lieu de vie, elle devient dans le palais une petite fille débrouillarde, courageuse, entreprenante et travailleuse.
Le monde qu’elle découvre est peuplé de personnages ambivalents, tour à tour inquiétants ou bienveillants. Rien n’est sûr, et elle doit affiner son intuition pour savoir comment agir. Yubaba, la sorcière, est effrayante, mais capable de tendresse envers son fils et fidèle à sa parole. Le jeune garçon, protecteur, a pourtant un comportement mystérieux. Le Sans-Visage se montre généreux envers Chihiro, mais destructeur quand la cupidité s’empare de lui. Ainsi de tous les personnages : chacun porte en lui une part de lumière et une part d’ombre. Nous sommes dans un monde complexe, loin d’un univers où gentils et méchants seraient clairement identifiables. C’est une marque du réalisateur nippon.
Les thématiques sont nombreuses, par exemple : l’écologie, la critique du consumérisme, la traversée de l’adolescence. Je retiens dans cette critique celle de l’identité, indissociable de celle du nom. Ceux qui travaillent pour Yubaba reçoivent un nouveau nom et oublient qui ils sont et d’où ils viennent. Ainsi, Chihiro devient « Sen ». Haku l’aide à se souvenir de son nom et à ne pas oublier qui elle est, tandis qu’elle l’aide, en retour, à retrouver sa véritable identité. Quant aux parents de Chihiro, transformés en porcs, ils n’ont plus aucune conscience d’eux-mêmes : c’est Chihiro qui les rendra à eux-mêmes. Miyazaki traite ce thème avec subtilité : l’identité ne se conquiert pas seul, mais dans la relation à l’autre.
Les dessins sont d’une richesse foisonnante. Pourtant, l’élément graphique qui me touche le plus est celui qui est le plus dépouillé : le Sans-Visage. Noir et blanc, d’une grande simplicité, il dégage une expressivité saisissante. Miyazaki parvient à nous faire ressentir toutes ses émotions à travers des mouvements imperceptibles de son corps et les béances changeantes de son visage.
Le Voyage de Chihiro a connu un succès exceptionnel. Il a été acclamé par la critique internationale et a remporté de nombreuses récompenses. Œuvre inépuisable, il se prête à d’innombrables relectures : à chaque vision, on y découvre quelque chose de nouveau. D’une fois à l’autre, j’approfondis les personnages et je suis touchée par de nouvelles thématiques. Cette fois-ci, ce furent la thématique de l’identité et la présence du vent qui m’ont touchée, et que j’ai choisies de partager ici.