[pour commencer : Samuel Kircher arrive à être en meilleur en huit plans et trois répliques que son frère en trois films 🤣🤣🤣 on voit bien qui c’est qui a hérité du talent dans la famille 🫵🫵🫵]
Les Hautes-Alpes de Louise Hémon sont le terrain d’affrontements continus et sans vainqueur entre des forces destructrices. Également puissantes, les forces naturelles et les forces surnaturelles, les forces de la raison et celles de la superstition s’opposent en permanence sans jamais que l’une ne l’emporte sur l’autre. De cette façon, quoi qu’il ne s’y passe au fond pas grand-chose et qu’il soit difficile de lui donner une « intrigue » proprement dite, le film parvient à susciter une tension permanente et à briser tout potentiel confort de la contemplation. L’Engloutie semble s’inscrire dans un refus de la synthèse dialectique de l’opposition entre le milieu de base (le hameau de Soudain) et sa contradiction (Mlle Lazare), aimant mieux faire se succéder les antithèses frontales et irrésolues. Une histoire ne peut pas être sauvegardée par écrit précisément parce que cela la tuerait. Une croûte de crasse microbienne protège des maladies. Une stalactite gelée devient un godemiché dans un bain bouillant. Un mort est mis sur un toit et non sous la terre. Un réseau se tisse patiemment d’une scène à l’autre, entre le temps long et le soudain, ou encore au sein même d’un plan (à plusieurs reprises, les bleus nuit sont parasités par la chaleur de tous les feux qui s’allument, de la cheminée au fusil en passant par la baignoire, mais qui ne parviennent quasiment jamais à l’emporter sur la nuit et le froid).
Mais l’absence de résolution n’exclut pas d’éphémères tentatives de cohabitation parfois désirante, qui débouchent sur des moments de trouble, voire d’étrangeté et même de corruption. Agente d’un chaos dont elle est l’involontaire (?) instrument, Mlle Lazare établit des contacts qui font désordre dans un monde qui n’a cependant rien d’ordonné (mères absentes, relations inavouées et cachées). L’hybridation est toujours temporaire, conclue par des disparitions subites ou progressives (l’évaporation des jeunes hommes ou la neige qui est présente un peu plus chaque matin sans qu’on ne la voie tomber pour autant), la nature reprenant ses droits dans de sublimes séquences d’avalanches nocturnes et bichromes qui ressemblent presque, par la magie du grain et de la nuit américaine, à du cinéma d’animation. Cela étant, dans un sens, cette brièveté du rapport est souhaitable. Les chimères sont toujours monstrueuses (cf. le visage immonde et recollé du buste de Marianne).
Alors que le visage de Galatéa Bellugi rappelle par moments, surtout dans ses yeux, celui du Visiteur joué par Terence Stamp dans Théorème (pour reprendre le commentaire fort juste de M. Coco Smonaute), œuvre d’un réalisateur obsédé par le refus de la dialectique s’il en est, il semble que Louise Hémon s’intéresse plus à l’effet produit par l’intruse sur elle-même que Pasolini, qui supprimait Stamp dans la deuxième partie de son film. Ici, tout le film consiste au contraire à montrer les bouleversements opérés à la faveur de l’irruption de Mlle Lazare. Si Pasolini, au lieu de donner une explication rationnelle, faisait disparaître arbitrairement son Visiteur en laissant la famille déconstruite à elle-même, Louise Hémon, dans le FABULEUX travelling arrière final, enferme son institutrice dans le milieu même qu’elle trouble, sans pour autant proposer quelque porte de sortie.
Reste la coda du film, qui sans proposer de conclusion cohérente et intelligible, semble en tout cas indiquer un état ayant réussi à passer outre les deux termes opposés. Une incertitude temporelle, dans la veine d’un Guiraudie (La Force des Choses ou Du soleil pour les gueux), vient de manière surprenante s’opposer à la rigueur historique de la reconstitution de 1900 jusqu’alors proposée. Comme s’il n’y avait d’échappée – voire, finalement, de synthèse ? – possible qu’une reverdie contrefactuelle, où la hussarde noire de la IIIe République avait pleinement embrassé sa nature prodigieuse et abandonné la marche corrosive de l’idéologie du progrès.