Soyons clair : "Les 9 vies de Tomas Katz" sera l'une des meilleures choses que vous verrez cette année. Ce petit joyau méconnu est tout simplement bluffant. Ben Hopkins ne nous offre pas moins que la fin du monde la plus essentiellement radicale jamais proposée à l'écran, une version hallucinée et hallucinante de l'Apocalypse, sur un mode noir, léger et surréaliste.
L'Eclipse s'approche, on l'attend, lunettes sur le nez, sur les toits de Londres. Et c'est aussi la journée la plus bizarre qui soit pour les Londoniens, une journée où le réel va se dévider, se défiler, s'évaporer. Tout commence avec un type bizarre sorti d'un égout et qui a le curieux pouvoir d'échanger sa personnalité avec celle de la personne avec qui il converse. Il "saute" ainsi de personnage en personnage, devenant chauffeur de taxi , fonctionnaire, ministre, etc... Il approche de plus en plus près des centres de pouvoir et le chaos le suit.
Face à cette menace , à cette véritable contagion de l'Absurde, le chef de Scotland Yard, féru d'occultisme et seul réel témoin de ce qui se passe (car tous les flics sombrent dans la folie). On suivra cet aveugle homérique et extra-lucide dans son enquête paranormale dans le monde des esprits.
Ce film touche très profondément, je crois, celui ou celle qui le regarde. Il joue sur des archétypes de notre culture (la technologie, la communication, la consommation de masse, la crise financière même) mais y mélange aussi les restes encore puissants de nos cultures mondiales, la sorcellerie, le voodoo, les croyances ancestrales en d'autres mondes souterrains et tutélaires. Autour d'une population angoissée (extraordinaires gros plans des visages de passagers du métro), le fantastique déploie ses manifestations de plus en plus bizarres (la conspiration des fenêtres ! Le tunnel vers le Japon! les trains remplis d'âmes mortes! ).
Hopkins joue avec notre réalité physique (le film est un portrait extraordinaire de la ville de Londres, un portrait aussi de notre course effrénée) mais aussi avec le langage qui sous-tend notre réalité. Alors que le monde s'étiole, des scientifiques puis des religieux (certains événements sont quasiment bibliques) sont amenés à discuter publiquement de la crise, et y perdent peu à peu l'usage de leur mots inutiles. Le processus est tout simplement impressionnant.
Visuellement le film est magnifique, et certainement déroutant dans ses premières minutes. Il est tourné en noir et blanc, succession de scénettes superbement jouées par des acteurs véritablement inspirés, diaporama frénétique et artistique d'images de la ville de Londres sur une superbe musique électronique originale. Chaque plan de ce film est travaillé , parfaitement enchaîné et s'ajoute comme autant de coups de pinceaux à cet angoissant portrait d'une réalité en passe de disparaître. La musique porte l'image et l'image porte la musique sans le moindre temps mort. Les dialogues sont parfois cryptiques mais semblent tous contenir une évidence à fleur de peau.
Laissez-vous tenter donc par ce petit film étonnant et dynamitant qui vous emmène de la bande d'arrêt d'urgence de la M25 autour de Londres à la demeure tapissée d'écrans d'un Dieu imbécile qui se fait rouler dans la farine par un Mal absolu. Plus que recommandé : nécessaire!